Plongée dans les bas-fonds de la capitale londonienne fin XIXe par le réalisateur espagnol de Insensibles. Gonflé.

PAR MORGAN BIZET

Londres, 1880. Quelques annĂ©es avant Jack L’Éventreur, un autre tueur en sĂ©rie rĂŽde dans les rues de la capitale anglaise, au sein du quartier malfamĂ© de Limehouse. La rumeur raconte qu’il s’agirait du Golem, crĂ©ature d’argile issue des lĂ©gendes hĂ©braĂŻques d’Europe Centrale. Scotland Yard dĂ©bauche l’inspecteur Kildare (Bill Nighy) pour sa premiĂšre affaire – malgrĂ© son Ăąge avancĂ© – dans l’optique de protĂ©ger ses meilleurs Ă©lĂ©ments de tout Ă©chec. L’enquĂȘte Ă©tant particuliĂšrement dĂ©licate et sous les feux des projecteurs.

Golem, Le tueur de Londres avait tout pour passer hors de nos radars par sa non-sortie en salles et son sujet rabattu. Remember: From Hell, le sympathique film des FrĂšres Hughes, vieux de plus de 15 ans dĂ©jĂ , et adaptation d’un roman graphique culte de Alan Moore, semblait se poser en rĂ©fĂ©rence moderne du genre singulier mais cloisonnĂ© du thriller historique londonien Ă  l’époque victorienne. D’ailleurs, depuis 2001, peu de films avaient osĂ© s’y replonger. C’était sans compter sur cet effrontĂ© de Juan Carlos Medina, rĂ©alisateur en 2012 d’une premiĂšre Ɠuvre intrigante et puissante, Insensibles. Pour sa seconde production, il dĂ©cide donc de se mettre en danger et de quitter son Espagne natal et son histoire la plus sombre pour atterrir dans les bas-fonds de la capitale londonienne fin XIXe.

AdaptĂ© du roman Ă©ponyme de Peter Ackroyd, Golem, le tueur de Londres se veut trĂšs fidĂšle au matĂ©riel d’origine, conservant mĂȘme ses parties les plus improbables au risque de friser le ridicule. On pense notamment Ă  l‘implication de Karl Marx, un des suspects du meurtre, qui apparaĂźt Ă  l’écran sous la forme d’une caricature grossiĂšre et artificielle. C’est d’ailleurs le sentiment gĂ©nĂ©ral qui ressort aprĂšs le premier visionnage du film de Medina, une impression de faussetĂ©, d’intrigues appuyĂ©es, surfaites. Un aspect certes rebutant mais qui fait sens. Car ce qui intĂ©resse Medina n’est pas tant l’intrigue policiĂšre et son potentiel horrifique – il n’y a en tout que quelques secondes rĂ©servĂ©es aux meurtres – que l’univers du Music Hall Ă  travers le destin de Lizzie Cree (Olivia Cooke, formidable), accusĂ©e d’avoir empoisonnĂ© son mari, et dont l’affaire tisse au fur et Ă  mesure des liens Ă©troits avec celle du Golem. Point de crĂȘpage de chignons ou autres disputes hystĂ©riques, le rĂ©alisateur prĂ©fĂšre filmer ce petit monde des horreurs avec une subtilitĂ© vĂ©nĂ©neuse et Ă©touffante, oĂč les faux semblants, le jeu et la quĂȘte de la gloire immortelle rĂšgnent et font plus de ravages que les vices explicites.

Ce microcosme n’est en fait que le reflet d’une sociĂ©tĂ© anglaise corrompue par les mĂȘmes obsessions. Londres est un Music Hall Ă  grandeur nature oĂč le peuple se dĂ©lecte du meurtre de prostituĂ©es, transformant les pires criminels en lĂ©gendes humaines. D’oĂč la peinture d’une ville fantasmagorique, au vert et rouge bavant, aux ombres contrastĂ©es faisant Ă©cho Ă  l’expressionnisme allemand. Le cinĂ©aste souhaitait peut-ĂȘtre rendre hommage au Golem de 1920 rĂ©alisĂ© par Wegener et Boese. On sent en tout cas que Medina a Ă©tĂ© biberonnĂ© aux films gothiques de la Hammer et aux gialli de Bava et Argento.

Un film secret se dĂ©roule donc sous nos yeux. Kildare est propulsĂ©, malgrĂ© son inexpĂ©rience, sur une affaire dont personne n’ose s’occuper, de peur d’y laisser sa rĂ©putation. On ne cesse de rĂ©pĂ©ter que la rĂ©soudre inscrirait l’inspecteur novice dans l’Histoire. Le mari de Madame Cree, suspect n°1, Ă©tait obnubilĂ© par la rĂ©ussite de sa premiĂšre piĂšce qu’il tardait Ă  terminer. Cette recherche insatiable et sanguinaire du succĂšs atteint jusqu’à la derniĂšre image du film. Golem, Le tueur de Londres déçoit forcĂ©ment si on s’attend Ă  prendre son pied devant une Ɠuvre horrifique de haute volĂ©e, mais fascine par la maniĂšre dont il nous dupe et raconte une histoire finalement nettement plus intĂ©ressante et mieux menĂ©e.

LEAVE A REPLY

Please enter your comment!
Please enter your name here