Bill Condon mélange la réalité, le fantasme et le passé pour raconter les derniers jours de la vie de James Whale (interprété par Sir Ian McKellen) avant son suicide à la fin des années 50. Une œuvre miraculeuse adaptée du roman Father of Frankenstein, de Christopher Bram.

PAR JEAN-FRANÇOIS MADAMOUR

On a beau scruter chacun de ses films, Bill Condon demeure un cinĂ©aste insaisissable qui enchâsse des fictions n’ayant strictement rien Ă  voir entre elles. Faut-il chercher un lien intrinsèque entre Candyman 2, suite dĂ©cevante du chef-d’œuvre horrifique de Bernard Rose et Dreamgirls, affreuse comĂ©die musicale moissonneuse Ă  Oscar? RĂ©ponse: non. De fil en aiguille, Condon n’obĂ©it visiblement Ă  aucune loi stratĂ©gique ni mĂŞme Ă  une quelconque vellĂ©itĂ© carriĂ©riste. Ses films ne ressemblent qu’à lui-mĂŞme, Ă  ses envies et dĂ©sirs du moment. Avec le très mĂ©connu et très beau Gods and Monsters, il crie son amour du cinĂ©ma et en filigrane des bĂŞtes humaines, des marginaux reclus, des artistes oubliĂ©s. En dĂ©coulent naturellement une rĂ©flexion sur le cinĂ©ma, la cinĂ©philie, le fantastique, la crĂ©ation, la vieillesse, le remords et le rapport aux autres. Si l’esprit du film composĂ© d’alternances et de ruptures sur fond de traumas guerriers Ă©voque inĂ©luctablement des Ĺ“uvres majeures comme Toto, le hĂ©ros (Jaco Van Dormael, 90), Abattoir 5 (George Roy Hill, 72) ou mĂŞme Hope and Glory (John Boorman, 87), Gods and monsters renvoie surtout Ă  Boulevard du CrĂ©puscule (Billy Wilder, 49) pour sa cĂ©lĂ©bration d’une face sombre Hollywoodienne en prenant comme protagoniste un cinĂ©aste âgĂ© ayant connu la gloire qui se retrouve dĂ©sormais seul comme un rat avec sa gouvernante hongroise encombrante (Lynn Redgrave, très touchante) fascinĂ©e par les histoires qu’il lui raconte sur l’âge d’or d’Hollywood. Wilder racontait lui le destin d’une ex-star du cinĂ©ma rongĂ©e par cette mĂŞme solitude due Ă  la dĂ©chĂ©ance.

Pour ceux qui ne le connaîtraient pas, James Whale, cinéaste des années 30-40 spécialisé dans le fantastique populaire, a commencé comme caricaturiste avant de s’engager dans l’armée. Là-bas, il découvre les joies de la comédie en jouant sur scène pendant la première guerre mondiale dans un camp de prisonniers en Allemagne. Dans les années 20, il creuse son sillon artistique en passant de comédien à décorateur puis devient directeur artistique. Le succès commence à la fin des années 20 lorsqu’il met en scène la pièce de théâtre Journey’s end. Hollywood flaire le potentiel et convie l’anglais sur ses terres. Paramount lui confie la supervision des dialogues de The Love doctor (29) et Les anges de l’enfer (30). Mais c’est l’année suivante qu’il explose en réalisant pour les studios Universal Frankenstein, illustre classique du film d’horreur, où il met en scène Boris Karloff dans le rôle éponyme (acteur que l’on retrouve vieilli lors d’une party risible dans Gods and Monsters). Auréolé d’un succès nouveau, Whale s’assure la franchise de ses coudées et choisit ses thèmes fétiches comme ses techniciens favoris pour réaliser des films marquants à l’instar de La maison de la mort (32) avec l’inestimable Charles Laughton, L’homme invisible (33) et surtout La fiancée de Frankenstein (35) qui restera son chef-d’œuvre, incarné par Elsa Lanchester (que l’on reverra elle aussi pendant la party le temps d’une photo aux sourires tristes).

Malgré deux opus remarquables (Le grand Garrick en 37 et L’homme au masque de fer en 39), le public commence gentiment à se lasser. Dans les années 40, c’est la débandade : Whale connaît ses premiers gros échecs avec L’enfer vert (40), They dare not love (41) et Hello Out There (49). Suite à cela, il se retire dans sa villa huppée de Pacific Palisades à Los Angeles pour organiser des fêtes impressionnantes où de beaux garçons sont conviés et réalise parallèlement quelques mises en scène théâtrales. En vain. Finalement, il s’adonne à sa passion secrète (la peinture) en fuyant les rumeurs Hollywoodiennes. Moins de dix ans plus tard, on retrouve l’homme abandonné de tous, mort au fond de sa piscine. L’autopsie a dévoilé un fort taux d’alcool dans le sang mais aujourd’hui encore, les circonstances de son décès demeurent inexpliquées (suicide ? Assassinat ? Crime passionnel ?). Le film répond à la question de la plus belle façon qui soit, en se contentant de montrer la vraie tristesse de ceux qui l’ont côtoyé dans cette période la moins faste (sa bonne en total dénuement et surtout Clayton Boone, un jeune jardinier qui égaiera ses derniers instants).

A défaut de raconter par le menu la grandeur et la déliquescence d’une étoile Hollywoodienne, Condon déjoue les codes de l’hagiographie en enregistrant les derniers moments de la vie de James Whale, reclus tel un peintre ermite; et, ainsi, une rencontre foudroyante et a fortiori romancée avec le jeune jardinier dont le corps sculptural éveille des fantômes d’amour et des étreintes passées. Sans qu’on nous en dise trop, on décèle dès la première scène (l’interview du réalisateur par un journaliste arriviste et prêt à tout pour obtenir des scoops) les fêlures sous le sarcasme de Whale. L’homme a vu son univers familier se craqueler, ses amis disparaître, ses fans se dilapider. Ses films désormais risibles ne parlent qu’à une poignée de fans nostalgiques. Chez Whale, la madeleine de Proust provoque l’évanouissement et une douleur empreinte de culpabilité.

Visiblement passionné par les biographies qui enquiquinent les cahiers des charges, Condon offre avec Gods and monsters, une déclaration d’amour au cinéma, à ce qu’il en reste lorsque le succès n’est plus, à ce qu’il provoque et signifie dans la vie des artistes. Pendant tout le film, Whale, malade, est taraudé par des maux qui tournoient dans sa tête et agressent son corps. Mais plus que tout, le film illumine par son intelligence et son acuité le destin morbide du personnage brisé. Sans faiblir, avec une économie de moyens (à mort la performance ostentatoire!), Ian McKellen porte les stigmates de la souffrance affective et de la lucidité toute nue d’un homme conscient que sa vie ne repose que sur une illusion morbide, paumé depuis toujours dans un univers de faux-semblants où la lâcheté et la frustration ont depuis des lustres déployé leurs mesquines litanies. Dans un écrin artificiel, le film échappe aux figures imposées en zigzaguant sans vergogne dans les sphères temporelles (les fantômes du passé qui hantent le présent). Sa beauté réside dans cette fascination réciproque qui ne clame jamais son nom entre Clayton, le brave jardinier taillé comme un roc (Brendan Fraser, génial, aux antipodes de tous ses rôles précédents), ancien marin de la Marine Nationale secrètement désabusé, et Whale, cinéaste vieillissant, libidineux et pas maître de ses pulsions. L’homosexualité, traitée sans fards, est au centre du film, placée au même niveau que l’importance du fantastique (voir les scènes oniriques où Whale et Clayton se retrouvent dans une série B d’époque) mais elle sert surtout à situer le contexte social d’une Amérique engluée dans son puritanisme. Ce thème amplifie l’humour insolite du film, notamment lorsque Clayton bombe le torse pour montrer qu’il résistera à toute tentative séductrice alors que petit à petit il se dénude émotionnellement en révélant quelques confidences intimes. Au même titre que l’artiste, complexe et tordu, l’archétype viril confesse une sensibilité insoupçonnée.

En regardant Gods and Monsters, on a l’impression que ça ne paye pas de mine de réaliser un beau film. Condon aurait pu se mettre au diapason de la grandiloquence des opus de Whale ; et, en réalité, il prend une autre option moins simpliste et plus casse-gueule. La réalisation fluide, la photo éclatante, la justesse des dialogues, l’absence de condescendance et le rythme ad hoc concourent à rendre l’expérience euphorisante et émouvante à des degrés surprenants. Mais c’est également pour tout ce qu’il raconte sur le cinéma que le film impressionne. Une scène intense amplifiée par un montage parallèle montre différents personnages qui regardent à la télévision La fiancée de Frankenstein, l’un des grands succès de l’auteur : Whale sourit en repensant aux anecdotes du tournage avant de fermer les yeux pour se replonger dans un temps délicieux; la bonne n’apprécie pas ce genre de films mais trouve malgré tout sa satisfaction en voyant que l’histoire se termine bien (réaction peut-être du public de l’époque friand de happy-end et pas conscient du sous-texte sur la marginalité); une bande d’amis reluque l’objet mine consternée sauf Clayton qui comprend à ce moment-là sans oser le dire l’isolement de l’artiste en captant la douleur et la tristesse dissimulées sous le divertissement premier degré. La solution apparaît sous yeux ébahis: comme Whale, il est donc un Frankenstein qui possède une part de «monstre» en lui.

Pas étonnant alors que notre brave jardinier esquisse un sourire en revoyant des années plus tard avec son fils ce Frankenstein qui fume une clope pour se faire un ami (un ami, ponctué par un point d’interrogation). Dehors, il fait nuit, la pluie tombe, les éclairs retentissent, un éclat mélancolique avec eux. Empreint de nostalgie, heureux et triste en même temps sans savoir pourquoi, Clayton sort de sa maison et se transforme en monstre avant de s’enfuir dans la profondeur de champ. La musique, merveilleuse, l’accompagne dans sa mutation fantastique. Séquence touchée par la grâce d’un petit film magnifique : on reste sous son charme longtemps après l’avoir vu, la larme à l’œil, en se disant que les plus belles histoires de monstre et les rencontres les plus improbables sont possibles en ce bas monde.

LAISSER UN COMMENTAIRE

S'il vous plaît entrez votre commentaire!
S'il vous plaît entrez votre nom ici