Gérardmer Chaos, acte II

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En cette deuxième journée de festival, le paysage vosgien se pare d’un manteau de neige bien disparate, laissant le soin au premier film de la journée de refroidir radicalement nos ardeurs. Répertoire des villes disparues est le septième long-métrage du réalisateur québécois Denis Côté, et le second film de la compétition officielle projeté aux festivaliers. Il raconte l’histoire d’une petite communauté d’à peine 215 âmes, qui voit son quotidien bouleversé par la mort accidentelle de Simon Dubé, un jeune homme du coin. Alors que le village est en deuil, d’étranges inconnus commencent à apparaître.
Le mot passait déjà dans la file d’attente pour la projection: «Il paraît que c’est un film qui prend son temps». Forts d’un optimisme débordant, les émissaires du Chaos ont bien évidemment fait fi de cette rumeur, y voyant à la rigueur un argument pouvant potentiellement jouer en la faveur du film. Que nenni! Jouant clairement la carte de l’austérité visuelle et narrative, Denis Côté entend bien nous montrer qu’il ne fait clairement pas bon vivre à Irénée-les-neiges, le village endeuillé mentionné plus haut. N’utilisant la pellicule que pour donner du grain à sa palette de couleurs grisâtres, le film se voit également dominé par un mixage son «glacial», qui laisse sa part belle aux vents et bourrasques de la cambrousse québécoise, rappelant malgré lui le sketch «film de Bergman» par Jacques Villeret. L’austérité n’est pas l’ennemie du Chaos, à partir du moment où elle n’est pas vaine. Or celle déployée dans Répertoire des villes disparues tourne clairement à vide, ne creusant presque aucun de ses enjeux, et se pourvoyant de motifs surnaturels qui n’arrivent jamais à dépasser le stade de la simple intention graphique. Un constat simple: si l’on retire l’ensemble des éléments fantastiques du film, le récit aboutirait globalement à la même chose, à savoir le poncif décharné du «il faut savoir vivre avec nos morts». Nous pourrions même suspecter le «discours» du film de tomber dans une distinction entre ville et campagne qui octroierait le monopole de la civilisation à la première, laissant aux habitants de la seconde le soin de vivre avec leurs fantômes et de léviter dans les airs. Heureusement que le film était projeté dans la matinée, sous peine dans le cas contraire de voir une plus large partie du public s’assoupir dans la chaleur de l’espace Lac. Le cas du film est résumé en une phrase par l’un des personnages: «il lui manque des feuilles de bacon dans le club sandwich!»
S’ensuit à 17 heures la projection de Sea Fever, réalisé par l’irlandaise Neasa Hardiman, également présenté en compétition. Le film raconte l’histoire de Siobhán, une étudiante en biologie marine un peu fâchée avec la sociabilité, qui doit passer une semaine sur un vieux chalutier rouillé pour valider son cursus. Très vite, elle se sent mise à l’écart par les autres membres de l’équipage, jusqu’au moment où une étrange forme de vie aquatique immobilise le navire au beau milieu de l’Atlantique. Comme si cela ne suffisait pas, la bestiole aquatique en question à cet autre talent que de transmettre une mystérieuse infection à tous ceux qui entrent en son contact. Autant dire que la situation est tangible. Le film est une petite série B sans prétention, plutôt de bonne tenue, pâtissant d’une intrigue un tantinet expéditive, et d’un déficit d’incarnation fantastique franchement dommageable. L’ambition mythologique du récit et la prestation des comédiens permettent de donner un peu de relief au tout, et de rendre le film divertissant, même si possiblement oubliable.
Conclusion apothéotique de cette deuxième journée côté compétition: la projection de 1BR: The Apartment, un premier film américain présenté, une fois n’est pas coutume, par son réalisateur lui-même, David Marmor. Un homme visiblement sage et bien-élevé, dont l’apparente timidité cache en réalité un fond des plus obscurs, tant son film se montre, par sa complaisance et sa cruauté facile, comme le plus détestable de la compétition (pour le moment). Un film d’une laideur numérique criarde, qui emprunte beaucoup à ses illustres aînés (Martyrs en tête de liste) sans rien faire de ses références. Livré avec un manque de soin caractérisé et porté par un discours qui sent bon le réactionnaire de bas-de-compèt’ (s’entraider c’est le Mal, vivons tous solitaires et égoïstes, on en passe et des meilleures), 1BR fait partie de ces œuvres rares dans lesquelles rien ou presque ne fonctionne. Des péripéties attendues aux personnages caricaturaux, sans oublier les inévitables twists, tout se dégonfle ici comme un ballon de baudruche sous le soleil des Vosges, car oui, il fait parfois beau à Gérardmer. Sauf quand la programmation convie ce genre de films tristes à pleurer. Et notre petit doigt chaos nous dit que ce n’est que le début des problèmes ; le film a visiblement conquis une bonne partie des spectateurs et le Prix du Public pourrait peut-être lui revenir. Pitié…
En parallèle de la compétition officielle, les festivaliers ont aussi pu découvrir I See You du britannique Adam Randall, qui avait précédemment accouché avec iBoy de la première production Netflix issue du Royaume-Uni. Il nous livre ici un film plutôt malin, très proprement emballé et mêlant avec habileté les codes du thriller fincherien à celui du film de fantômes. Soit l’histoire d’un officier de police qui vient de découvrir que sa femme le trompe et qui se plonge corps et âme dans une sordide histoire de kidnapping. Tandis que l’enquête piétine et que sa famille vole en éclats, des phénomènes étranges se déroulent entre les murs de sa maison. Sans être inoubliable, I See You témoigne d’une certaine application dans la construction d’un univers torturé et réserve son lot de surprises pour sans cesse rebattre les cartes d’une intrigue à tiroir. Il faudra toutefois passer outre un casting robotique et quelques retournements tarabiscotés pour apprécier pleinement l’expérience.
Autre événement notable, ce premier véritable jour de festival a lancé en fanfare le cycle Dans les Griffes du Cinéma Français, qui remet en lumière les coups d’éclat, anciens ou récents, du cinéma de genre hexagonal. Le Chaos retiendra volontiers La nuit a dévoré le monde de Dominique Rocher, film de zombies parisien, la bizarrerie Vincent n’a pas d’écailles, la comédie d’anticipation Yves (qui avait fait sensation à Cannes), et bien sûr Le Pacte des Loups du patron Christophe Gans, dont la réputation n’est plus à faire.
Enfin, les paisibles montagnes vosgiennes ont tremblé de peur et de fascination le temps d’une projection unique de l’«esoteric cut» d’Häxan (1922), version restaurée sublimée d’intertitres et d’une bande originale d’époque inédits. Réalisé par le danois Benjamin Christensen, le film était autant un documentaire sur l’évolution des représentations de la sorcellerie à travers les âges qu’un vivier de saynètes satanistes, dantesques et bouffonnes, terrain de jeu du bestiaire démoniaque le plus foisonnant de l’histoire du cinéma.

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