Première édition du Festival à voir son jury présidé par une femme, l’actrice et réalisatrice italienne Asia Argento, la cuvée 2020 de Gérardmer vient de dévoiler son programme. Alors, Gérardmer? Chaos or not Chaos?

PAR PAUL HEBERT & ALEXIS ROUX

Commençons par le commencement avec le film d’ouverture de la compétition, Snatchers, qui se présente comme une comédie d’horreur pour teenagers et laisse au terme du visionnage de sa seule bande-annonce une impression mitigée. Soit l’histoire de Sara, une lycéenne comme les autres, qui après une partie de jambes en l’air avec le beau gosse du bahut, se retrouve instantanément enceinte de neuf mois ! Mélangeant les mécaniques usuelles de la comédie lycéenne avec un imaginaire bis aux accents gores, le film pourrait tout aussi bien être la bonne surprise de cette édition, tout autant qu’un énième plantage faussement drolatique.

Premier long-métrage écrit et réalisé par David Marmor, 1BR: The Apartement (autrefois 1BR), suit le parcours de Sarah, une jeune femme bien décidée à laisser son passé derrière elle et à conquérir Hollywood. Un jour, elle pense trouver l’appartement de ses rêves, mais d’étranges bruits l’empêchent de dormir l’esprit tranquille. L’envers du décor s’avérera sinistre, plongeant l’héroïne dans un véritable cauchemar éveillé. Le film a été projeté à la dernière édition de L’Étrange Festival, et avait laissé une impression contrastée auprès du public, certains y voyant un thriller social efficace, quand d’autres y voyaient une œuvre sans grande fantaisie. On espère en tous cas que le film réussira à dépasser son statut de «proto Black Mirror» et à faire quelque chose de son concept, alléchant sur le papier.

Onzième long-métrage du canadien Denis Côté, Répertoire des Villes Disparues a toute sa place dans la compétition, faisant du froid glacial et des paysages enneigés propres à la Perle des Vosges l’écrin d’un fantastique discret et angoissant. C’est en tout cas ce que laisse présager sa très courte bande-annonce et son nébuleux synopsis (un minuscule village canadien endeuillé par une mort tragique se voit bouleversé par l’arrivée d’inconnus). Primé à Locarno et Berlin et figure de proue du renouveau du cinéma québécois aux côtés de l’inénarrable Xavier Dolan, il va sans dire que Denis Côté suscite notre attention.

Produit par A24 Films, déjà à l’œuvre derrière les films de Trey Edward Shults (It Comes At Night), Robert Eggers (The Witch, The Lighthouse) et surtout du mucho chaos Ari Aster (Hérédité, Midsommar), Saint Maud, premier long de la réalisatrice Rose Glass, raconte l’histoire d’une jeune infirmière, Maud donc, chargée de s’occuper d’Amanda, une danseuse gravement malade. Aveuglée par une piété qu’on devine malfaisante, la jeune femme se persuade qu’elle doit «sauver son âme». Un point de départ alléchant pour un film d’épouvante psychologique dont la bande-annonce donne à voir la grande élégance visuelle, soutenue par le tube All The Good Girls Go To Hell de Billie Eilish. Il faut bien sûr savoir raison garder, mais il se pourrait qu’avec ce film, le chaos vienne régner pour quelques temps sur les montagnes.

Le réalisateur canadien Jeff Barnaby avait conquis le cœur de la critique en 2013 avec Rhymes for Young Ghouls, son premier long-métrage. D’origine amérindienne, il y mettait déjà en scène sa communauté, ainsi que son rapport compliqué avec la nation canadienne. Il revient en 2020 avec Blood Quantum, un intriguant film d’horreur où les morts reviennent à la vie, aux abords de la réserve micmaque de Red Crow. Devant la menace grandissante, Traylor, le shérif local, se doit de protéger la petite-amie enceinte de son fils, ainsi que les habitants de la réserve. Mais une vague de réfugiés blancs venant se mettre à l’abri va lui compliquer la tâche. Le pitch intrigue, fascine, et résonne par rapport au cadre géopolitique mondial, où la question des réfugiés occupe une place essentielle. On a hâte de voir ce que ça donne.

Réalisateur culte de la saga Ju-On (devenue The Grudge), Takashi Shimizu est passé en dessous des radars à partir de la fin des années 2000, en raison peut-être de quelques errances artistiques. Il revient aujourd’hui au-devant de la scène (on l’espère) avec Howling Village, dont l’action se situe au Japon, à Inunaki, surnommé «le village hurlant». Un jour, un jeune homme et sa petite amie décident de jouer à se faire peur, en s’introduisant dans le village, de nuit. Sans le savoir, ils vont réveiller une terrible malédiction, et ne pourront compter que sur l’aide de Kanade Morita, la grande soeur du jeune homme, détentrice d’un sixième sens lourd de responsabilités… Tout un programme.

Découvert à Toronto, Sea Fever de l’Irlandais Neasa Hardiman racontera quant à lui l’expérience claustrophobe de l’équipage d’un chalutier, immobilisé en pleine mer par une forme de vie à l’origine inconnue. Peu à peu contaminé par un mystérieux mal, l’équipage devra se serrer les coudes et surmonter la peur pour survivre. Le premier extrait du film ne fait pas mystère des références du cinéaste, à mi-chemin entre Alien et The Thing: on y voit le personnage principal, une étudiante en biologie marine à l’allure fragile, inspecter les yeux de ses camarades pour y déceler des traces de contamination. Sur le papier, Sea Fever n’est pas la proposition la plus alléchante de cette compétition, mais peut-être réserve-t-il quelques bonnes surprises.

The Vigil de Keith Thomas, l’un des films les plus mystérieux de cette édition (aucune bande-annonce n’est encore sortie), semble quant à lui renouer avec l’imaginaire du film de fantômes. Situé dans le quartier juif hassidique de Brooklyn, le film narre le parcours de Yakov, qui a perdu la foi et se retrouve à veiller le corps d’un mort, qui semble être la source de phénomènes étranges. La proposition semble pour l’instant originale, le genre se prêtant en général plus à la mise en scène de la mythologie catholique qu’autre chose. Reste à voir si le résultat sera à la hauteur. Prochaine étape de la compétition, l’ambitieux The Room, qui raconte l’histoire de Kate et Matt, partis s’installer à la campagne dans une grande maison isolée et délabrée. Peu après leur déménagement, ils découvrent une chambre qui a le pouvoir d’exaucer tous leurs désirs… On peut dire que le film tient un concept extrêmement fort, potentiellement vertigineux en termes de possibilités narratives. Réalisateur du film d’animation Renaissance (2006), Christian Volckman s’est imposé un challenge titanesque avec The Room, déjà présenté à la dernière édition de L’Etrange Festival, où le public était assez partagé. À tort ou à raison? Nous vous le dirons très bientôt…

Côté hors-compétition, quelques petites curiosités sont aussi à signaler, comme l’anomalie Jumbo, de Zoé Wittock, film français racontant l’histoire d’amour qui unit Jeanne (Noémie Merlant, vue dans le très beau Portrait de la Jeune Fille en Feu de Céline Sciamma) à Jumbo… le manège-star d’un parc d’attractions. Semblant s’annoncer comme le penchant romantique du Yves de Benoît Forgeard, c’est sans conteste l’un des OVNI de cette année, et le Chaos entend bien se pencher dessus au plus vite. On citera aussi La Dernière Vie de Simon, film français toujours, signé par Léo Karmann (déjà passé derrière la caméra sur la série Kaboul Kitchen pour Canal+). Le film centre son intrigue autour d’un jeune homme orphelin capable de prendre l’apparence de n’importe quelle personne qu’il touche. La bande-annonce présente le film comme un conte plein de charme aux influences multiples, du cinéma fantastique espagnol à la fable enfantine façon Steven Spielberg – Léo Karmann se voyant même qualifié de «cousin» du cinéaste américain par nos confrères de L’Ecran Fantastique. On avait déjà dit ça de Shyamalan au début des années 2000, sans anticiper à l’époque la dégringolade terrible de sa carrière. Wait and see…

Cette édition sera aussi l’occasion d’aborder le fantastique sous l’angle documentaire. Réalisateur de The People vs George Lucas (2010) ou bien encore de Memory – The Origin of Alien (2019), Alexandre O. Philippe poursuit sur sa lancée avec ce Leap of Faith, véritable leçon de cinéma donnée par un très calme et érudit William Friedkin. Déjà visionné, on peut déjà vous dire que le film est passionnant à regarder et à penser, doublant les anecdotes de tournage de réflexions métaphysiques sur la foi, l’humanité et le sens de l’existence. Friedkin, auteur définitivement Chaos!

Enfin, mentionnons I See You, lauréat du prix Ciné + Frisson à la dernière édition du PIFFF. Il faut dire que le film d’Adam Randall avait marqué les esprits des festivaliers, fort d’une écriture au cordeau, et d’un culte du secret absolument fondamental afin de profiter pleinement de l’expérience. Aussi nous ne vous dirons pas grand-chose de l’intrigue, n’est le fait que d’étranges événements surviennent dans la luxueuse propriété d’un policier, chargé d’enquêter sur la disparition d’un jeune garçon.

En parallèle de la découverte d’un cinéma de genre contemporain se tiendra également l’un des événements majeurs de cette édition 2020, à savoir l’hommage rendu au cinéma de genre hexagonal par le biais d’une rétrospective, «Dans les Griffes du Cinéma Français», couvrant presque trois décennies de films. Le cycle verra projeté sur grand écran et en présence de nombreux invités de bien jolies choses, parmi lesquels figureront, en vrac: La Cité des Enfants Perdus de Caro & Jeunet, Haute Tension d’Alexandre Aja, Dans ma peau de Marina de Van, Calvaire de l’ami du chaos Fabrice du Welz, Amer de Cattet & Forzani ou bien encore le sympathique et curieux Vincent n’a pas d’écailles de Thomas Salvador. Une bien belle entrée en matière pour les quelques néophytes qui arpenteront les trottoirs gelés des Vosges et l’occasion, pour les autres, de se replonger dans de vieux souvenirs cinéphiles. L’édition 2020 du Festival International du Film Fantastique s’annonce bien chargée, même s’il faut reconnaître que la compétition officielle semble manquer d’un film suffisamment fort pour créer l’événement comme le fit en leurs temps Creatures Célestes de Peter Jackson ou Scream de Wes Craven. Quoi qu’il en soit, le Chaos se fera un plaisir de débriefer tout ça.

PS. Pour ceux qui ne vont pas à Gérardmer, sachez que La Cinémathèque française va reprendre la programmation du 5 au 10 février. Plus d’infos en cliquant ici.