[GENERATION VHS] Fantasmes de cinéphiles dans les vidéoclubs

0
533

Un jour ou l’autre, les historiens du cinéma ne pourront pas faire abstraction de l’apport exceptionnel des vidéo-clubs comme passerelle vers une histoire non officielle du 7e art. L’âge d’or, situé dans les années 80-90, a bel et bien été l’occasion d’une teuf permanente pour les amoureux de cinéma bis, gore, autre. Et à ce petit jeu, les jaquettes devaient hurler à la face du consommateur 

INTERVENANTS: ALEX MASSON, ALEXANDRE COMTE, GAUTIER ROOS, MORGAN BIZET, DOLLY WOOD & JEREMIE MARCHETTI

Si vous avez grandi cinéphile dans les années 80-90 de la génération VHS, vous avez forcément fantasmé sur Massacre à la tronçonneuse, Freddy, les griffes de la nuit, Chucky, la poupée de sang et autres Cannibal Holocaust. Et passé des heures entières à scruter des jaquettes promettant du frisson, du gore, du sexe. Vous vous souvenez, sans doute, du coup de génie de la fameuse collection «Les films que vous ne verrez jamais à la télévision» de René Château, qui permettaient de voir Massacre à la tronçonneuse ou Zombie bien avant qu’ils soient réévalués comme des films importants, fondateurs. Vous êtes tombés sur la série des VHS Face à la mortdes montages entre le snuff, le mondo et les mises en scène crapoteuses où une voix-off hypocrite expliquait la nécessité de montrer de pareilles images pour donner à réfléchir sur la barbarie de l’homme») ou encore le graal Cannibal Holocaust où une équipe de journalistes composée de trois hommes et une femme se rendait dans la jungle amazonienne à la recherche de vrais cannibales et se faisait bouffer tout cru. Anthropophagous, House, Psycho Sisters, Le Dentiste, Society… Autant de films qui étaient inaccessibles en salles, soit parce qu’ils n’étaient pas diffusés en province ou en banlieue, soit parce que les interdictions aux moins de 13 ans ou moins de 18 ans en bloquaient l’accès.

Ainsi, les vidéo-clubs ont largement contribué à alimenter notre imaginaire avec ces titres, comme un teaser permanent. Et à ce petit jeu, les jaquettes y contribuaient. Plus de sang, plus de gore, plus de sexe, à tel point qu’on avait presque peur d’attraper une VHS sans passer pour un malade mental. Au bon souvenir du cinéma italien d’horreur, des regrettés Lucio Fulci à Umberto Lenzi en passant par les sous-produits déviants d’un Joe D’Amato ou les gialli de Dario Argento (Suspiria). C’est aussi pour cette raison que des films comme La dernière maison sur la gauche (Wes Craven, 1974) ou Massacre à la tronçonneuse (Tobe Hooper, 1974) filaient les jetons au moment d’appuyer sur la touche PLAY du magnétoscope. Car, oui, on le sait peu mais malgré son prix de la critique au Festival d’Avoriaz en 1976, Massacre à la tronçonneuse a bel et bien été classé X, longtemps censuré. Il faudra attendre 1982 pour le voir sur les écrans français.

Le boom des vidéo-clubs s’avère ainsi intrinsèquement lié à l’explosion de la VHS. Le film d’horreur a explosé, se révélant accessible au même moment que le film pornographique. Et l’on ne dit jamais assez à quel point pour toute une génération d’adolescents toqués du carré blanc, les vidéo-clubs ont remplacé les ciné-clubs tout en autorisant la transgression. Les vidéoclubs ouvraient, bien avant que les cinémathèques ne s’y collent, les yeux de leurs clients sur ses flamboyants parias, ses sublimes marginaux, une exceptionnelle cour des miracles. Les artistes actuels revendiquent, eux aussi, cet héritage du vidéo-club, à l’instar de Quentin Dupieux, alias Mr Oizo, réalisateur de Rubber où un pneu tueur ayant des pouvoirs psychokinétiques s’abîmait dans une frénésie meurtrière en plein désert californien: “Ado, j’avais une carte de vidéo-club, j’allais louer des trucs et je me faisais flipper tout seul. J’avais un ou deux copains avec qui je partageais cette passion. Massacre à la tronçonneuse a marqué mon adolescence, j’en rêvais… C’est tellement basique d’aimer ça à 15 ans… En revanche, je ne suis pas fan des trucs un peu limite comme Face à la mort et toutes les suites de merde sur lesquelles je suis tombé par hasard (…) Je me souviens que, dans un vieux numéro de Mad Movies, un mec avait passé une annonce où, pour 300 francs, il proposait d’envoyer le gant de Freddy avec de vrais couteaux. Évidemment, je l’ai contacté…” Ah, c’était le bon vieux temps du vidéoclub. Aujourd’hui, à l’ère du 2.0, de la SVOD et des sites de téléchargement, les films d’horreur «interdits» se trouvent plus facilement, même sur YouTube, et les peurs d’antan ne sont plus les mêmes. Souvenirs, souvenirs avec nos intervenants chaos ci-dessous…

ALEX MASSON: “Plus qu’une jaquette VHS en particulier, un de mes grands souvenirs de vidéo-clubs reste l’esthétique de celles d’un éditeur: Scherzo vidéo. Peu de photos (sauf curieusement sur leurs géniaux – Café Flesh, Night dreams… – X) généralement des dessins, centrés sur un fond noir, encadrés d’enluminures. Pas ou très peu d’autres informations que le titre du film. Ses promesses étant annoncées par des fresques plus ou moins inspirées, pour vanter des films fantastiques asiatiques, du cinéma d’horreur bis italien ou américain. Mais avec ce graphisme typique des années 80, entre l’aérographe, ses couleurs flashy, ses contours surlignés et la surcharge des affiches à la Melki. Et surtout jamais de sobriété, ni de bon goût. Une forme de garantie d’un spectacle hors des clous, au parfum d’interdit, de No limit. D’où un regret: que cette ligne éditoriale n’ait pas été respectée pour la jaquette de L’enfer des armes, l’immense film de Tsui Hark n’ayant eu droit qu’à une vulgaire photo, ayant longtemps retardé sa location et la sidération de sa découverte.” 

ALEXANDRE COMTE: “Sur la jaquette de Vampires, de John Carpenter, ce n’est pas le monsieur aux longs cheveux et aux incisives coupantes qui flotte dans le coucher de soleil couleur apocalypse qui me fout la trouille. C’est la bande de ricains qui semble foncer droit sur moi pour me faire des choses qui font mal avec les joujoux de sadiques qu’ils tiennent à la main avec un air cool et serein qui me fait chier en plus de me faire peur. Ces mecs sont des mercenaires à la solde du Vatican. Oui, vraiment. Et ils vont chasser, torturer, trucider des miséreux terrés chez eux, parce que pas assez pieux pour eux. Ils vont nous chasser nous. Et leur chef, c’est James Woods, qui était assez chaos dans l’idée avant de se révéler complètement KO, avec un combo en 2013, où il tweetait à propos d’Obama, des vétérans et des étrangers: «This President is a true abomination. To have barricaded the WW2 vets, but allow illegal aliens privilege…». J’ai rien contre les vétérans hein, mais je préfère les aliens. Je préfère les vampires. Et James Woods, j’ai envie de le mordre.”

GAUTIER ROOS: “Étant né à l’orée des années 1990, je n’ai pas trop eu le temps de développer un rapport fétichiste à la VHS. Elles s’entassaient pourtant par centaines chez mes parents, c’était l’époque du vénérable “Télé K7”: cet hebdomadaire où on trouvait les jaquettes des films diffusés dans la semaine, qu’il suffisait ensuite de placer dans le boîtier du film enregistré. La cover du Dernier tango à Paris m’a marqué, l’un de mes premiers émois érotiques, avec cette espèce de buée brumeuse indistincte entourant les corps nus des deux débauchés. Cela devait être la 1ère fois que je me disais que ces trucs d’adultes pouvaient être beaux, avoir une dimension artistique quoi, et non quelque chose d’obscène. Je n’ai découvert le film que bien plus tard, ce qui a permis à l’imagination de faire son oeuvre… D’autant que ma mère avait mentionné cette histoire de beurre, ce qui peut vouloir dire beaucoup de choses dans la tête d’un môme… Et l’avantage de Télé K7, c’est que chaque boitier VHS était divisé en double programme improbable: au dos du Dernier Tango, il y avait la jaquette de Charulata de Satyajit Ray… Et ça évidemment, ça avait laissé plus indifférent le minot que j’étais!”

MORGAN BIZET: “La VHS des Aventures de Jack Burton dans les griffes du mandarin de John Carpenter a exercé sur moi une attraction magnétique qui aura duré des mois. D’abord intimidé, par ses couleurs flashys et son méchant central, puis excité, par sa typographie qui rappelle celle de la saga Indiana Jones dont j’étais un fan inconditionnel dès mon enfance, j’ai surtout lutté pour poser mes yeux devant ce film. Car, malgré sa présence au rayon «action/aventure» du vidéoclub de quartier, il y avait ce nom, aussi magnifique que terrible pour un enfant de 9 ans, John Carpenter. Oui, le même dont on rappelle à l’arrière de la jaquette qu’il est l’auteur de Christine, mais aussi, et ça ma mère ne le savait que trop bien, de Halloween et The Thing, chefs-d’œuvre de l’horreur. Soit des films difficiles à montrer à un gamin. Mais grâce aux arguments du propriétaire du vidéoclub, j’avais pu ramener le précieux graal à la maison pour un samedi soir d’anthologie. Je redécouvre la jaquette de cette VHS une quinzaine d’années après pour le compte de ce dossier prometteur. Certes Kurt Russell n’a jamais ressemblé à cet affreux doppelganger au premier plan, les couleurs et le montage du visuel donnent un côté kitsch légèrement gênant, ou encore la mention «réalisateur le plus efficace de la nouvelle vague» pour définir Big John est à mourir de rire. Mais, peut-être parce que je connais le film par cœur et le chérit tout entier, le charme opère toujours et j’ai envie une fois de plus de me retrouver dans les griffes du Mandarin. Aussi parce qu’elle fait figure de copie un peu cheap des affiches cultes des grands films d’aventures de Steven Spielberg. Ce qui reflète au final l’oeuvre en elle-même, pendant horrifique, trash et chaos d’Indiana Jones.” 

DOLLY WOOD: “Mon premier souvenir de jaquette de VHS Chaos, outre celles qu’on voyait furtivement entre deux drapés du rideau interdit du rayon X de mon cinéclub de quartier (peut-on faire plus cliché s’il vous plaît?), n’est pas une jaquette très compliqué ni très méta, il s’agit de La Mort vous va si Bien de Robert Zemeckis. Je devais avoir 8/9 ans et ce film a directement dragué ma rétine, la robe rouge de Meryl Streep et la crinière rousse de Goldy Hawn se mêlant dans mon esprit en une sorte de Jessica Rabbit morte vivante… L’idée me plaisait beaucoup. Ajoutez à ça une bonne grosse tronche de Bruce Willis avec une pornstache de qualité au capital sympathie indéniable et mon coeur était définitivement conquis. Et maintenant, après plusieurs (largement) plus d’une dizaine de visionnaires, ce film n’a toujours pas réussi à décevoir mon premier émoi face à sa jaquette.”

JEREMIE MARCHETTI: “Des VHS perchées au fond du bar/tabac, en passant par les catalogues Club Dial ou les jaquettes DIY de Tele K7, tout ce qui tenait dans un petit boîtier noir fut mon premier contact avec le monde du bizarre et de l’irréel bien avant d’apprendre à savoir lire. D’abord vient l’obsession d’en voir un maximum, puis plus tard vient celle de tout retrouver, et de découvrir les films enfin. Aventure chaos… Au-delà du cauchemar: aperçu à l’étage supérieur d’un Prisunic quand j’étais gamin, dans un bac de promos. Du sous Laurent Melki (à moins que?) qui m’avait électrisé. J’avais inventé tout un film, des scènes entières avec ce tueur hirsute. Ça me terrifiait et j’adorais ça. Quelques années plus tard, j’ai retrouvé la chose, heureux, et il s’agit de l’un des pires films que j’ai jamais vu de ma vie. J’ai balancé la vhs dans un terrain vague et j’ai gardé la jaquette. Évidemment… Sinon, souvenir fort de Dellamorte Dellamore (Michele Soavi, 1994): Sur la jaquette, ils avaient rajouté les seins d’Anna Falchi pour mieux vendre ce chef-d’œuvre surréaliste. Le film sortait totalement de toutes les cases imaginables; le choc n’en fut que immense.”

LAISSER UN COMMENTAIRE

S'il vous plaît entrez votre commentaire!
S'il vous plaît entrez votre nom ici