On n’aurait jamais imaginé qu’un jour, l’infernal gobelin de métal qui fit naître la bombe Tetsuo en 1989 réaliserait un film de commande, c’est pourtant ce qui s’est passé: film d’horreur assez grand public et légèrement schizo sur les bords, Hiruko the Goblin marquait la première rencontre entre Shinya Tsukamoto et les exécutifs des studios, qui bloquèrent évidemment ses idées les plus déviantes dans ce yokai movie à base d’araignées à têtes humaines. Juste un petit moment à serrer les dents avant de retrouver la ville qu’il adore détester. A la fin des années 90, rebelote: la Toei vient le chercher pour une adaptation de Edogawa Ranpo, maître du ero-guro et des polars biscornus. Ce sera Gemini.

Après Teruo Ishii (qui avait fait un best-of aussi impressionnant qu’indigeste de l’écrivain dans Horrors of Malformed Men) et Yasuzo Masumura (avec le somptueux La bête aveugle), personne ne semblait plus à-propos que Tsukamoto pour appréhender l’univers grimaçant de l’auteur à la plume noire. A noter qu’on ne lui coltinera pas l’histoire la plus insensée de Ranpo: Soseiji, racontant l’affrontement tragique de deux jumeaux, dont l’un a eu la vie plus gâtée que l’autre. Tsukamoto continue de travailler son reflet cronenbergien et élabore son Faux Semblants, se charge de pétrir le tout, de le complexifier, d’instaurer un triangle amoureux incendiaire (comme dans Tokyo Fist) en y ajoutant un personnage féminin passionnant, et déplace l’ensemble à l’ère Meiji, là où les récits de Ranpo sont plutôt convoqués habituellement entre deux guerres.

Dans cet univers de sophistication aux accents européens, le docteur Yukio (incroyable Masahiro Motoki qu’on reverra dans le très beau Departures) coule des jours heureux dans son dispensaire, vivant sous le même toit que ses parents et que sa femme Rin (gracieuse et trop rare Ryo), qui n’a pas un seul souvenir de sa vie antérieure (du moins, le prétend-t-elle). Un matin, Yukio est poussé dans le profond puits du jardin par…lui-même ! Un jumeau du nom de Sutekichi qui compte assouvir sa vengeance contre la famille bourgeoise qui l’a répudiée à sa naissance. Alors que le jeune médecin dépérit au fond de son piège, le nouveau Yukio se débarrasse des parents gênants et courtise la belle Rin sous les draps. À l’inévitable dichotomie «Qui est le gentil? Qui est le mauvais?» comme dans toute bonne histoire de jumeaux diaboliques qui se respecte, le réalisateur laissera le spectateur en juger.

Ying/Yang, Riche/Pauvre, Haut/Bas: d’un angle à l’autre, la moralité en prend un sacré coup. De cette joute bizarre, le réalisateur de Tetsuo aurait pu en tirer un film en costumes glacial: son introduction plongeant dans les entrailles bouillonnantes d’une charogne ose donner le LA. Des coups de caméra à l’épaule en passant par les looks anachroniques (tous les acteurs ont les sourcils dissimulés et les habitants des bidonvilles évoquent l’opulence baroque du Kabuki) jusqu’à la musique de Chu Ichikawa, dont le choeur obsédant est semblable à un carnaval venu des enfers, tout porte indubitablement le sceau Tsukamoto. La fièvre derrière l’élégance, à la mesure des scènes hystériques dans les bas-fonds (ne clignez pas des yeux, vous pourriez rater le beau Tananodu Asano), de la rage dissimulée sous le masque livide de Motoki (qui semble cumuler presque 4 ou 5 rôles tant les transformations physiques sont nombreuses), du désespoir amoureux en dessous de la grâce robotique de son héroïne roulée et dupée pas toujours consciemment, et de son finale qui donne évidemment envie de se taper la tête contre les murs. Pas de doute, c’est l’effet Tsukamoto.

Titre original 双生児 / Sōseiji. Réalisation: Shin’ya Tsukamoto. Scénario: Shin’ya Tsukamoto. Musique: Chū Ishikawa. Avec: Masahiro Motoki, Ryō, Yasutaka Tsutsui. Japon. Genre: Drame/fantastique. Durée: 84 minutes. Sortie: 1999

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