[GASPAR NOE] LOVE SENSATION

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Avec Love, Gaspar Noé signe un pur film mental et pulsionnel où, entre deux battements de paupières, le passé et le présent s’entremêlent pour raconter la naissance et la mort d’un amour. Des flammes aux cendres.

INTERVIEW : ROMAIN LE VERN

Dans Love, vous jouez sur l’intime : un enfant se prénomme Gaspar, un personnage que vous jouez s’appelle Noé, deux autres Nora et Murphy comme votre mère… Murphy, c’est vous ?
Gaspar Noé : Love n’est pas autobiographique. Ce que l’on y voit ne m’est pas arrivé. Par exemple, je n’ai pas eu d’enfant accidentel ni même naturel. En revanche, il s’inspire d’histoires que j’ai vécues, que mes amis ont vécues au moment où je faisais mes études de cinéma. Des cinéphiles qui baisent, qui fument, qui tombent amoureux, qui vivent et qui, dans le contexte parisien, connaissent des tentations, font des conneries et en payent les conséquences. J’ai écrit Love pour le tourner avec des gens pas connus, dans des conditions rapides et économes, et l’envie de ce film est vraiment née au moment d’écrire Enter The Void.

Vous jouez aussi beaucoup sur le déjà-vu et la prémonition tant certaines séquences font écho à vos films précédents.
Gaspar Noé : Cette impression est amplifiée par la structure narrative. A partir du moment où je choisis une structure narrative où le personnage revoit son passé, le spectateur sait déjà les choses sont finies, elles ont déjà eu lieu. Il sait déjà que le personnage masculin a perdu l’amour de sa vie et qu’il est passé à côté de sa vie. Il sait que les flashbacks ne sont pas dans l’ordre chronologique mais dans un ordre contraire et que sa grande histoire d’amour est condamnée. Il sait déjà que cette jolie fille blonde avec laquelle le couple Murphy/Electra couche va tomber enceinte de lui. Du coup, toutes les images du passé sont empreintes des conséquences de leurs actes et le spectateur découvre les conséquences avant les actes. Ainsi, les actes, en particulier les actes sexuels, qui paraissent joyeux, possèdent une dimension tragique. Les personnages sont jeunes et beaux mais ils sont en train de tout foirer. C’est une manière de jouer de façon pulsionnelle avec le spectateur, ce qu’il voit et ce qu’il pense voir. Il y a certes l’idée assez hippie de faire l’amour à plusieurs qui serait très excitante dans un film normal raconté de manière chronologique et je voulais qu’elle ne le soit plus du tout lorsque l’on bouleverse le sens de cette chronologie. C’est pour cette raison qu’à la fin, pas mal de spectateurs sont venus me voir en me disant qu’ils n’avaient pas bandé pendant Love.

Pourtant, Love a été vendu comme un porno en 3D. Ce qu’il n’est pas, et de même il n’est jamais sulfureux, plutôt doux…
Gaspar Noé : Je suis super fier d’avoir présenté Love en Séance de minuit au Festival de Cannes. Comme toujours, il y a un effet surpuissant sur les films qui y sont montrés. Love a excité les festivaliers, nous étions attendus au tournant. Là-bas, voir un film, c’est comme aller au cirque. Il y a tout cet aspect « bling-bling paillettes» qui sert la carrière commerciale du film parce qu’il génère toute sorte d’excitation, d’envie, de jalousie, de fascination. Et les gens s’acharnent beaucoup plus sur le film lorsqu’il est présenté au Festival de Cannes, en bien ou en mal. Dans quel domaine retrouve-t-on ce genre de phénomène ? Nulle part. En littérature, il y a trois quatre livres qui, sur une année, font l’événement. Au cinéma, plusieurs films parviennent à créer des événements, comme si c’était un enjeu majeur dans la culture occidentale aujourd’hui. Dans Love, il n’y a, évidemment, rien de sulfureux.

Avant de réaliser le rape and revenge Irréversible, vous aviez proposé un projet érotique à Monica Bellucci et Vincent Cassel. C’était déjà Love ou un autre projet?
Gaspar Noé : Non, c’était un autre projet qui s’appelait initialement «Danger». Rien à voir avec Love. Au départ, je voulais vraiment faire Love avec de jeunes inconnus, en Anglais ou en Français je ne savais pas encore, mais je souhaitais raconter l’histoire d’un étudiant de cinéma. A un moment donné, effectivement, je me suis dit que je voulais réaliser un petit film érotique fauché. Vincent Cassel m’a alors dit : «Propose-le nous, on a vu tes films etc.». Mais quand ils ont vu le texte qui faisait cinq pages, Monica et Vincent ont eu peur. Comme ils avaient donné un accord sur le principe sur des dates de tournage, que les deux producteurs Christophe Rossignon et Richard Grandpierre étaient partants et que Canal était prêt à mettre de l’argent sur nos noms, nous devions tourner et il a fallu trouver autre chose. D’où Irréversible. Aussi, c’est grâce à Irréversible qui a très bien marché que j’ai pu faire Enter the Void qui a été un four. Je ne suis pas du tout hystérique ou dépressif mais je suis maniaco-obsessionnel. Depuis des années, on me propose des scénarios, on me propose de faire des films de genre. Je refuse toujours, je dis que je veux faire des projets que je nourris depuis des années. Love est un projet vieux de 15 ans et qui traine encore dans un coin de ma tête. Tant que je n’ai pas fait ce projet, je ne peux pas faire autre chose.

Comment s’est déroulé le financement?
Gaspar Noé : On a eu beaucoup de mal à financer Love, précisément à cause des scènes de sexe. Bénéficier des aides n’est pas si simple, d’autant que tout dépend de l’interdiction. Les chaines de télévision ne veulent pas entendre parler d’un film interdit aux moins de 18 ans. Au fond, la seule manière, facile, de produire ce genre de films, ce qui peut leur permettre d’avoir une carrière commerciale, c’est d’utiliser l’argent personnel du producteur ou d’une société voulant faire du mécénat. Trouver les 2 millions d’euros pour Love a pris beaucoup de temps à Vincent Maraval. Au départ, il avait trouvé plusieurs financiers milliardaires mais ils se sont retirés à la dernière minute, Edouard Weil et Rodrigo Teixeira étaient finalement les seuls présents au moment du tournage. Ils doivent être très heureux car Love a été fait en respectant le budget et il a fait du grabuge. Je ne sais pas s’ils vont gagner de l’argent mais ils ne vont pas perdre celui qu’ils ont investi.

Est-ce que des films comme La vie d’Adèle et Nymphomaniac vous ont fait comprendre que les spectateurs étaient prêts à regarder des films traditionnels avec des séquences de sexe crues dedans?
Gaspar Noé : Pour Nymphomaniac, toutes les séquences pornographique avec les comédiens traditionnels avaient été doublées. Lars Von Trier et son équipe, notamment Pierre Buffin, du studio Buf qui avait assuré les effets spéciaux sur Enter the void, ont fait appel à des hardeurs pour effectuer des inserts avec leurs parties génitales; ainsi, par la magie de Photoshop, tu découpes la bite du hardeur et tu la colles dans l’entrejambe de l’acteur qui, lui, ne bande pas. Ce qui est inédit, c’est que tu peux coller la bite en érection de quelqu’un d’autre sur le corps de ton acteur; ce qui me parait totalement schizo. Par exemple, la séquence où Jean-Marc Barr est assis et bande dans Nymphomaniac, je pense qu’il s’agit d’un godemiché qu’ils ont fait vibrer en post-production. Le gode a dû être maquillé pour qu’il ait les «teintes réalistes».

Vous avez procédé de la même façon?
Gaspar Noé : Pour Love, je n’avais pas les moyens de Lars Von Trier pour Nymphomaniac. C’était plus facile de demander directement à l’acteur (Karl Glusman) de bander et d’avoir un gros plan de sa bite. Du coup, il n’y avait pas besoin de trucages. L’homme a un nez, une main, un pied, une bite; je ne vois pas en quoi cette partie du corps humain est plus sale ou plus propre qu’une autre. Moi, j’ai beaucoup d’amitié pour ma main droite, pour ma main gauche, pour mes jambes et pour l’objet qui se trouve entre mes jambes et qu’ont la moitié des gens sur cette planète… Après, oui, tout ce qui avait besoin d’être simulé a été simulé. Quand les personnages s’embrassent en gros plan, est-ce qu’ils font l’amour ou pas? Cette préoccupation n’est pas la mienne. Ce que je cherchais à retranscrire, c’était l’état amoureux. Quand tu fais l’amour avec quelqu’un, si t’es à quatre pattes derrière la fille, tu vois sa nuque. Si tu es en face, tu vois son visage. Je trouvais que le film, dans son filmage, devait plus se focaliser sur les bouches que sur les parties génitales. Oui, les embrassades sont obscènes. Et alors ? De même que les scènes de baiser étaient les plus émotionnelles dans La vie d’Adèle, plus encore que les scènes de sexe qui, à mon sens, étaient super utiles. On dit que les scènes de sexe dans La vie d’Adèle sont simulées. Ok mais peu importe : quand tu vois le résultat, tu y crois et tu pleures tellement c’est émouvant ; ce qui a été mon cas. Love, c’est pareil. Je n’ai pas fait ce film pour les comptables ni même pour que des magiciens expliquent combien de lapins il y a à l’intérieur du chapeau. Je ne suis pas dans la performance, mais dans la retranscription de l’état amoureux, de sa naissance à sa perte.

Sinon, pourquoi Vincent Maraval, Benoît Debie et vous comme acteurs?
Gaspar Noé : Choix économiques! C’est vrai que Maraval en flic partouzeur… (il hurle de rire). C’est quand même le mec le moins partouzeur de la planète. Je lui ai dit : «Je vais te montrer une boîte à partouze!» Il voulait juste voir le décor, en bon père de famille. De le voir jouer un rôle à l’opposé de ce qu’il est vraiment m’amusait beaucoup.

A quel moment, avez-vous décidé que Love serait en 3D?
Gaspar Noé : La 3D est venue grâce à une aide du CNC aux nouvelles technologies en production. Vu qu’on avait très peu d’argent pour faire le film, c’était inconcevable que l’on doive payer le surcoût de la 3D. Par chance, j’ai croisé quelqu’un qui m’a incité à déposer une demande d’aide au CNC. A raison. Très peu de temps après, j’ai su que je l’avais. C’est d’ailleurs la seule aide officielle que l’on ait eu. Quelque part, je me suis demandé en quoi je pouvais faire un film différent de ceux que j’avais réalisé et la 3D était la vraie différence. Cela m’amusait comme un nouveau défi. Le tournage de Enter The Void au Japon m’avait donné de mauvaises manières : on ne compte pas les heures et les techniciens peuvent travailler 7 jours sur 7. Du coup, là, j’ai dû me plier aux lois des tournages en France. Je me suis même demandé si je pouvais me plier à des horaires normaux. Faire un film, c’est accepter de nouveaux jeux. Un jour, tu joues au poker; un autre, tu joues au tarot. Il faut s’amuser avec les conditions de travail qui te sont proposées, d’autant que j’étais dans une période où j’ai pris beaucoup de photos avec des appareils 3D argentiques ou numériques. La caméra vidéo Sony que j’utilise dans Love, qui coûte 500 euros, produit des images très troublantes lorsqu’on les regarde dans un écran 3D. Ma mère est morte peu de temps avant le tournage et en la filmant, j’ai réalisé des images d’elle si émouvantes que je ne peux pas les regarder.

Love rejoint les films qui possèdent la vision romantique d’un étranger à Paris où l’hédonisme va de pair avec la mélancolie. C’est pour cette raison que l’on pense à des films comme Jours tranquilles à Clichy et Le Dernier tango à Paris.
Gaspar Noé : Tu penses à la séquence aux Buttes Chaumont ? Il y a aussi une distinction entre les réalisateurs étrangers qui habitent à Paris et les réalisateurs étrangers qui vivent à Paris. Par exemple, Roman Polanski était déjà installé à Paris au moment du Locataire et le film est majoritairement tourné en studio, il montre Paris la nuit ou à l’aube, quand c’est angoissant. Barbet Schroeder quand il fait Maîtresse, est-ce qu’il est français? Il y a dans l’œil de l’étranger, moi à Tokyo ou un réalisateur américain à Paris, une capacité à flasher sur des décors différents de ton univers habituels, sur lesquels des cinéastes du coin ne vont pas flasher. Quand les européens ou les américains vont au Japon, ils ne filment pas les mêmes coins de rue que les Japonais. Je vis depuis tellement longtemps à Paris que j’ai une perception parisienne de Paris. Néanmoins, quand tu veux faire un film qui décrit un état amoureux, tu cherches des endroits symboliques et pour moi, le lieu le plus romantique de Paris, pour embrasser une fille, c’est les Buttes Chaumont. D’autant que le lieu où a été tournée cette séquence dans Love s’appelle « Le temple de l’amour ». De même, la séquence où ils s’embrassent devant un mur, c’est le mur derrière Rosa Bonheur. On a eu beaucoup de problèmes pour tourner dans la Goutte d’or, dans la partie africaine, sous prétexte que c’était un quartier conflictuel. Je voulais absolument que Murphy habite là car je ne le voyais pas vivre dans d’autres arrondissements. C’est un quartier où j’aime m’asseoir et regarder les gens passer.

La bande-son, hyper travaillée, traduit tous les états émotionnels du film…
Gaspar Noé : Je n’ai pas une grande culture musicale, je n’ai jamais acheté beaucoup de CDS, je n’écoute jamais la radio sauf dans un taxi. Ma culture musicale vient essentiellement de ce que j’entends dans un film ou en boîte de nuit. Ainsi, dans Love, les morceaux choisis sont soient des musiques de films soient des morceaux de boîte de nuit. A part Bach et Erik Satie. Le morceau de Bach que j’ai mis est le morceau préféré de tous les temps de mon père. Il l’écoutait en boucle et j’associe ce morceau à des souvenirs de famille. En fait, je ne savais pas quelle musique utiliser et puis, sur mon ordinateur portable, j’avais attribué des étoiles à des morceaux sur iTunes. J’ai mis 5 étoiles aux morceaux que je préfère, 4 étoiles aux autres et ainsi de suite. Et au moment où j’étais en train de monter, j’ai regardé les morceaux auxquels j’avais attribué 5 étoiles. Maggot Brain de Funkadelic, je peux l’écouter en boucle sans lassitude, j’adore ce morceau. Une fois que je l’ai mis sur la séquence d’amour à trois, juste pour la tester, je me suis rendu compte que ça marchait super bien. A mon sens, il n’y avait pas de morceau de musique qui pouvait mieux marcher. Le problème qui est venu ensuite, c’était la possibilité ou non de négocier les droits de ces morceaux. Parfois, les conditions étaient super amicales. Parfois, moins.

C’est-à-dire?
Gaspar Noé : Pendant longtemps, je voulais une chanson des Beatles reprise par une gamine de 9 ans pour accompagner la séquence finale. Mais même en passant par Paul McCartney, qui n’a plus les droits musicaux sur les chansons des Beatles, c’était compliqué et surtout, il demandait une fortune. J’ai finalement décidé de m’en passer pour remettre le morceau de Bach. Les musiques de John Carpenter, j’ai pensé que je ne les aurais jamais. On a envoyé Irréversible et Enter The Void à John Carpenter. Il a dû recevoir les DVDS, je ne sais pas s’il les a vus. Mais quoiqu’il en soit, les conditions qu’il nous a proposé étaient super amicales et il nous a donné le feu vert. A un moment donné, j’ai même contacté David Lynch qui m’a fait une proposition sympa. Je voulais la petite musique de Eraserhead : In Heaven. Mais je trouvais que ça faisait too much. En tout cas, David Lynch a été super gentil. Et pour les affiches, pareil. J’ai contacté Martin Scorsese pour l’affiche de Taxi Driver et il m’a dit que ça lui faisait super plaisir. Murphy a le blouson de Travis Bickle pendant tout le film, c’était une manière de dire qu’il était aussi débile que le héros de Taxi Driver. Toutes les affiches de film que l’on voit, de Defiance of Good à Cannibal Holocaust, m’appartiennent.

A l’arrivée, êtes-vous satisfait de l’expérience? Est-ce que Love en valait la peine?
Gaspar Noé : Oui. Ce qui est étrange, c’est que certains éléments m’ont totalement échappé; ce qui ne m’était pas arrivé sur mes précédents longs métrages. D’une part, il y avait ce que j’avais écrit dans le scénario ; et, de l’autre, des concours de circonstances, des séquences que nous avons improvisé et parfois, des éléments qui se télescopaient sans que je ne m’en rende compte. Ainsi, je me suis retrouvé avec deux cadres presque identiques où le personnage masculin disait, à deux moments différents, à deux filles différentes, que s’il voulait un enfant d’elle, il voulait l’appeler Gaspar. Quand j’ai monté les deux scènes à la queue-leu-leu avec la musique de John Frusciante, je me suis dit que c’était la scène la plus cruelle du film et elle résumait la tragédie : ce mec a vendu la lune à une fille dont il était amoureux fou et suite à un petit accident technique, une capote qui a craqué, il a vendu la même lune à l’autre fille qui porte son enfant. Pour moi, cela en dit long sur Murphy qui se prétend être dans des concepts d’amour fou mais qu’il ne tient pas du tout. C’est un mec bidon comme la plupart des mecs que je connais : il vend une image et, derrière, les actes ne suivent pas. Cette scène-là me trouble et continue de me troubler alors qu’elle est accidentelle.

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