Pendant la promotion de Love, Gaspar Noé a repris la définition du mélodrame par Rainer W. Fassbinder : “pour qu‘il soit réussi, il faut du sang, du sperme et des larmes”. Filmer le sexe au cinéma reste sa grande obsession. Le Chaos avait des questions cochonnes à lui poser. Mais pas que.

PAR ROMAIN LE VERN

Gaspar Noé nourrissait le fantasme de réaliser un film pornographique «joyeux» où des «comédiens inconnus» baiseraient pour de vrai à l’écran, «du sexe comme dans la vie«. Déjà, à l’époque de Irréversible, il avait envisagé la réalisation d’un porno avec les stars Bellucci-Cassel comme un défi lancé au Eyes Wide Shut de Stanley Kubrick réunissant le couple Kidman-Cruise. Suite au refus de Cassel et à l’insistance de Bellucci, ce projet X s’est transformé en film de vengeance hardcore charriant des états émotionnels fous. Le succès de Irréversible lui a permis d’accomplir un autre fantasme : Enter The Void dans sa tête depuis le début des années 90, qu’il devait initialement tourner à Paris et qu’il a finalement tourné à Tokyo. Puis, stimulé par les réussites artistiques stupéfiantes de La vie d’Adèle : chapitre 1 & 2 de Abdellatif Kechiche et Nymphomaniac de Lars Von Trier comme autant de preuves qu’il était possible de réaliser de super films avec un casting glam et des scènes de sexe crues ou explicites, Gaspar Noé, qui est aussi très malin, a saisi cette opportunité pour filmer sa prouesse. Et la sienne, attention, sera un porno en 3D.

Ainsi, dans Love, Murphy (Karl Glusman), 25 ans, se réveille entouré de sa jeune femme et de son enfant de trois ans. Il écoute son répondeur. Sur le message, la mère d’Electra, une ex, lui demande, très inquiète, s’il n’a pas eu de nouvelles de sa fille disparue depuis longtemps. Elle craint qu’il lui soit arrivé un accident grave. Au cours d’une longue journée grise, Murphy va se retrouver seul dans son appartement à se remémorer sa plus grande histoire d’amour d’une durée de deux ans avec Electra : une passion amoureuse contenant toutes sortes de promesses, de jeux et d’excès.

Dans Enter The Void, vous filmiez le Japon comme une terre de fantasmes…
Gaspar Noé : C’est un pays tellement hypnotique… Je m’y suis rendu environ une vingtaine de fois… Le souci, c’est que tu peux également t’y sentir mal à l’aise : ça fonctionne un peu comme une machine qui roule toute seule. Parfois, il y a des pays qui te fascinent et te donnent envie de tourner là-bas. D’autres, non. Le Japon est un pays extrêmement cinématographique. J’ai voulu y tourner dès mes premiers voyages. En tant que cinéaste, tu te lances régulièrement des défis bigger than life : tu rêves de faire le « film de cul ultime », le « film d’horreur ultime » ou le « documentaire anti-religieux ultime ». Avec Enter The Void, c’était de faire « un trip ultime au Japon » aussi bien pour l’architecture que pour les rapports humains…

Vous préférez quoi dans les pornos?
Gaspar Noé : La plupart du temps, t’as des séquences de films pornos vraiment top comme Jeux de langue (Francis Leroi, 1977), Cafe Flesh (Rinse Dream, 1982) ou Nightdreams (Francis Delia, 1981). Je suis fasciné par les actrices des années 70. C’est peut-être lié à mes premiers émois érotiques : quand j’avais 13-14 ans, je me branlais en regardant des filles qui posaient dans Playboy. Du coup, peut-être que mon idéal féminin vient de là. Je serai né dans les années 90, peut-être que ces émois seraient différents. Il existe une autre catégorie de films X qui peuvent être bons grâce aux comédiens. D’autres qui sont bons, seulement à cause des situations. J’adore le situationnisme par exemple dans des films amateurs comme ceux de Laetitia. Ils sont assez drôles parce qu’elle débarque chez des couples qui n’ont jamais été filmés. Elle filme leurs réactions en direct et ça part en couille. Je pense aussi à ceux, très rares, de l’américain Jamie Gillis.

Defiance of Good (Armand Weston, 1976) serait votre film pornographique préféré. Est-ce exact?
Gaspar Noé : Je ne me souviens plus qui m’avait passé la cassette… Je crois que c’était un ami fan de films érotiques. Defiance of Good est un film incroyable où j’ai été ému du début à la fin, où j’avais plus l’impression d’être dans un film traditionnel à cause de la structure narrative bétonnée qui ne ressemble pas à une simple succession de séquences X et révèle un vrai crescendo narratif et dramatique. Ça parle d’une adolescente qui se fait interner en hôpital psychiatrique par ses parents parce qu’ils la surprennent en train de prendre de la drogue et veulent la faire décrocher. A l’arrivée, elle ne croise que des vicelards qui la tripotent, la violent et la baisent. Le directeur de l’asile qui est un partouzeur notoire organise des orgies. La fille devient une reine du cul en même temps qu’elle devient une femme. Ce n’est absolument pas moral et très manichéen, mais ce mélange impur me procure beaucoup d’ivresse.

Vous êtes plus Marilyn Chambers ou Sylvia Kristel?
Gaspar Noé : Sylvia Kristel m’a fait une impression extrêmement forte la première fois où je l’ai vue. Laura Gemser, Elizabeth Berkley dans Showgirls (Paul Verhoeven, 1995) et Jennifer Connelly dans The Hot Spot (Dennis Hopper, 1990) aussi. Elles sont à tomber… Ce n’est pas fréquent d’avoir des coups de cœur comme ça. Ces nanas sont des fusées nucléaires… Récemment, j’ai revu Emanuelle et les derniers cannibales (Joe d’amato, 1978). Les passages avec les cannibales sont pourris; mais, les scènes de sexe sont très excitantes. D’ailleurs, Laura Gemser est plus cinégénique que photogénique. Quand tu la vois en photo, elle reste pas mal mais elle fait partie de ces filles qui restent plus belles en mouvement. L’inverse existe aussi. Aujourd’hui, je citerai Dany Verrissimo. A 18 ans, elle faisait déjà du porno. Très, très troublant…

Comment envisagez-vous la réalisation d’un long métrage pornographique?
Gaspar Noé : J’aimerais que le porno soit comme le sexe dans la vie. T’as des films qui reposent sur les prouesses techniques, d’autres sur des prouesses situationnistes où tu incites des gens dans la rue, comme par exemple un mec hétéro que tu coinces avec un travelo. Il y a tout un autre registre qui manque, c’est le porno basé sur une sexualité normale. Pas comme dans 9 songs (Michael Winterbottom, 2006) où tu as neuf séquences de rock imbitables. Je me demande toujours pourquoi, dans les pornos, ce sont soit des films de mécanique musculaire soit des films situationnistes extrêmes. On ne trouve pas ce juste milieu. Je pense que bizarrement, ce qui manque le plus dans le cinéma érotique ou X, c’est ça.

Y a-t-il des scènes de films traditionnels qui vous ont marqué par leur caractère sexuel?
Gaspar Noé : La scène du viol homosexuel dans Délivrance (John Boorman, 1970) m’a beaucoup choqué, plus encore que celle dans Spetters (Paul Verhoeven, 1980). Dans Les chiens de paille (Sam Peckinpah, 1971), la scène de viol est coupée. L’anecdote veut que Les Chiens de paille soit sorti à peu près au même moment que Délivrance et que les producteurs avaient proposé Délivrance à Peckinpah. Finalement, le projet est revenu à Boorman. Peckinpah avait tellement les boules qu’il a décidé de faire le film ultime de viol, pour concurrencer Boorman. Dans Délivrance, la séquence est super choquante d’autant qu’il s’agit d’un film de studio. Aujourd’hui, un film de studio ne pourrait pas proposer une scène aussi radicale. Les chiens de paille pose problème parce qu’il repose sur une ambiguïté et sous-entend que le viol serait en partie déclenché par la femme. Ce n’est pas comme dans un viol où une brute viole un innocent, à la manière de Irréversible ou de Délivrance. Quand j’ai vu Les chiens de paille pour la première fois, je suis sorti de la salle pendant la scène de viol parce que ça m’avait perturbé pour cette raison. J’adorerais voir les deux minutes de viol coupées dans Les chiens de paille. Dans Full Metal Jacket, il y aurait une scène coupée in extremis. La séquence clé de crescendo, où, après avoir tué la vietnamienne, les soldats jouent au foot avec sa tête et chantent. Suite à l’insuccès commercial de Barry Lindon, Kubrick voulait faire un succès commercial. La scène a été tournée mais il ne voulait pas la monter car la tête faisait trop latex. Officiellement, ce serait parce que les plans ne fonctionnaient pas. Mais officieusement, je pense que Kubrick s’était dit qu’il était allé trop loin. Il est clair qu’un film où des mecs finissent par tuer une fille pour jouer au foot avec sa tête, j’ai envie de le voir. Avec ce plan, le message anti-guerre aurait été plus fort. Il existe plein de séquences comme ça, que l’on ne verra jamais et qui resteront quelque part dans une salle de montage. C’est comme Los Olvidados (Luis Buñuel, 1950) en son temps : au départ, il y avait un happy-end mou que tu trouves en bonus dans le DVD et qui heureusement n’a pas été commercialisée. Pour revenir au sujet, il y a bien un film qui, à l’époque, ne m’avait pas impressionné mais qui n’en possède pas moins une scène incroyable, c’est le premier long métrage de Jean-François Richet, État des lieux. A la fin, une femme montre des photos de vacances à un mec. C’est terriblement ennuyeux. Puis, tout d’un coup, tu sens qu’ils ont envie de baiser et que ça tourne autour du pot. Il y avait aussi un film porno lesbien dont je ne sais plus le titre qui dure 45 minutes et dans lequel une beurette donne des cours particuliers d’anglais à une jeune fille, une voisine de 18 ans. Pendant 40 minutes, ça ne fait que parler. Le quotidien dans tout ce qu’il a d’ennuyeux et en même temps, tu sens qu’ils vont balancer la purée. Peu à peu, le processus se met en place : la main qui caresse le bras, le verre d’eau… Avec une VHS ou un DVD, tu peux accélérer. Mais je pense qu’en salle, tu as une montée de libido retenue.

Comment préparez-vous une scène de sexe sur un tournage?
Gaspar Noé : Je ne prépare rien… Je vérifie juste que les gens vont faire ce qu’ils disent. Je ne les commande pas sur le plateau. Si t’as besoin qu’un mec bande et qu’il ne bande pas, tu peux toujours te protéger en demandant à quelqu’un de récupérer du Viagra. Le gros problème que tu peux avoir sur un tournage porno, c’est que la fille ait ses règles ou que le mec ne bande pas. Irréversible était totalement simulé, ce n’était pas pareil… A la fin, Monica et Vincent ne font rien, ils sont juste à poil. Au départ, ils étaient un peu inquiets de savoir comment j’allais les filmer. Comme on a tourné le film à l’envers et chronologiquement, c’était leur première scène de tournage et ils étaient soulagés de commencer par ça.

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