Irréversible reste en mémoire comme un concept tellement simple et puissant qu’il ne nécessite pas d’y revenir, d’autant moins que l’intensité des scènes de violence dissuade les visions répétées. Dix-huit ans après, le film ressort à l’occasion de sa remasterisation en haute définition sous le titre Irréversible – Inversion Intégrale et le réalisateur Gaspar Noe en a profité pour en réaliser une version dans l’ordre chronologique, un projet qui traînait depuis longtemps. En salles ce mercredi 26 août.

INTERVIEW & PHOTO: GERARD DELORME

A la sortie d’Irréversible, quand on te demandait si tu avais vu une version dans l’ordre chronologique, tu avais répondu oui, mais qu’elle ne te plaisait pas, à tel point que tu as renoncé à l’inclure sur le DVD.
Gaspar Noe: Non. A la base, j’ai conçu le film pour le tourner à l’endroit, mais le monter à l’envers. La version de 2002 est le film que je voulais faire, et que j’aime toujours avec cette structure anti-chronologique. Le truc, c’est que pour beaucoup, le film est un peu un puzzle, et tu essaies de remettre les séquences dans l’ordre dans ta tête. Des gens m’ont dit que ce serait cool un jour qu’on comprenne bien de quoi il s’agissait et que je fasse une version à l’endroit. Les producteurs de l’époque Christophe Rossignon et Richard Grandpierre me disaient aussi la même chose. Mais si je faisais un essai de montage, j’avais peur qu’ils me disent «on va sortir ça en salles». J’ai donc refusé catégoriquement en disant qu’on n’avait pas le temps et qu’on verrait ultérieurement pour le DVD. Après, le film est sorti en salles, il a eu son existence, il est passé à la télé, il est sorti en DVD, et je n’ai jamais eu l’énergie ni le temps de faire cet essai dans de bonnes conditions. Il y a un an et demi, ils m’ont dit qu’ils allaient remasteriser le film pour une sortie en salles et en Blu-Ray, pas seulement parce que le BR est le meilleur support, mais aussi parce que toutes les télés demandent des masters HD. J’ai dit OK, mais il fallait que je surveille cette sortie, que les couleurs soient identiques à celles de la copie 35 de l’époque, et en cours de route, j’ai récupéré le master qu’on était en train d’étalonner dans ma salle de montage où j’étais en train de monter Lux Aeterna. Une fois en possession du matériel, je me suis dit que c’était le moment ou jamais de tenter l’expérience de monter le film à l’endroit. Ça m’a pris très peu de temps, parce que le film est constitué de 13 blocs qui avaient été mis dans le sens inverse. Je les ai remis à l’endroit et j’ai vu que la plupart des raccords ne marchaient pas. Ils n’étaient pas aussi élégants qu’ils auraient dû l’être. Du coup, je les ai modifiés un par un. Ça m’a pris un mois parce que je travaillais sur d’autres choses, mais peu à peu le film s’est ajusté.

C’est-à-dire?
Gaspar Noe:
J’ai enlevé des parties non narratives et sans dialogue qui étaient des temps morts. Maintenant, dans sa version chronologique, le film fait 4 minutes de moins, et une fois que tout était bien ajusté, avec le générique au bon endroit, j’ai pu constater à quoi cette version pouvait ressembler au mieux et je l’ai montrée à quelques amis pour voir leurs réactions. Et avant même que je rende cette copie aux ayants droits de Studio canal, la plupart des spectateurs trouvaient que c’était encore plus cruel que la version originale, ou que Monica était encore plus brillante. On comprenait mieux les personnages de Vincent et d’Albert dans leurs cheminements psychologiques, et c’est vrai que le cerveau humain lit l’existence de manière chronologique. Du coup, on comprend beaucoup plus les enjeux dans le sens de la flèche du temps que dans le sens inverse. Tout le monde trouvait dommage que ça ne sorte que comme un bonus de la version BR. A ce moment, je suis revenu vers les gens de Studio Canal, en disant est-ce qu’on ne peut pas sortir les deux films en salles? Le débat a commencé et, coup de pot, c’était juste avant la fin de la sélection du festival de Venise et je me suis permis de l’envoyer à Alberto Barbera, le directeur du festival, qui l’a pris hors compétition en séance de minuit. Donc il a eu une première exposition là-bas, et a été montré une fois au festival Lumière de Lyon avant de sortir enfin maintenant. Ce que je trouve intéressant avec les deux versions, c’est qu’on se rend compte qu’on juge les personnages très différemment selon l’ordre. Dans l’ancienne version qui commence par la fin, le personnage d’Albert Dupontel tue quelqu’un. D’ailleurs on ne sait pas si celui qu’il tue est coupable ou non de ce qu’on lui reproche. Du coup, pendant tout le film, on prend en grippe ce personnage de Dupontel qui passe pour un barbare. On s’attache au personnage de Vincent Cassel, et tardivement, Monica arrive mais tu as la tête tellement pleine de violence que ton cerveau est déjà épuisé et a enregistré que le véhicule principal du film s’avère Vincent Cassel. Dans la nouvelle version, on commence avec le personnage de Monica pendant la première moitié du film et c’est elle qui est le véhicule principal auquel tu t’attaches et que tu idolâtres. Au bout de 45 minutes, il lui arrive un malheur colossal: elle croise la mauvaise personne qui l’agresse de la pire manière, et à partir de là, son copain, joué par Vincent Cassel, devient fou. Là, tu te demandes à quel personnage tu dois t’attacher, entre Vincent et Albert. Jusqu’à la fin, le plus rationnel, c’est le personnage joué par Albert. Et d’un coup, c’est lui qui devient le véhicule du film. Je n’ai pas changé le moindre détail de dialogue, mais c’est plus facile de juger la psychologie des personnages dans cette version. Du coup, le jeu des acteurs devient beaucoup plus important et beaucoup plus visible, et même le cheminement psychologique du personnage de Vincent Cassel devient beaucoup plus compréhensible. Il se comporte comme 80% des gens que je connais le feraient dans les mêmes circonstances. Quand on pète un câble, on pète un câble.

Comment le comité de classification l’a-t-il pris ?
Gaspar Noe: C’est un autre truc assez surprenant dans ce film tourné il y a 18 ans. A part le fait qu’il soit sorti en 2002 et qu’il ressort en 2020 (comme si on avait inversé les deux derniers chiffres), en repassant la nouvelle version à la classification, Irréversible a obtenu une classification légèrement supérieure. A l’époque, c’était interdit aux moins de 16 ans, et maintenant c’est interdit aux moins de 16 ans avec avertissement, comme si cette version était plus violente, alors que je n’ai pas rajouté une virgule; au contraire, j’ai retiré des éléments. Autrement, j’ai l’impression que le film n’a pas vieilli dans son esthétique. Il aurait pu être tourné aujourd’hui. Les gens portent les mêmes vêtements, écoutent la même musique techno. Le seul détail, c’est que personne n’a de portable. Aujourd’hui, il n’y a pas une seule personne dont la moitié du cerveau n’est pas dans sa poche ou dans sa main droite. Ça fait partie de la vie intime de toute personne sur cette planète.

Et Monica aurait appelé un Uber et ne serait jamais descendue dans le souterrain!
Gaspar Noe: Voilà! A l’époque, tu allais chercher ton taxi ou tu en appelais un, mais comme là elle est nerveuse, elle va en chercher un dehors.

Qu’est-ce qui, à l’origine, t’a donné l’idée de raconter l’histoire à l’envers ?
Gaspar Noe: Quand on fait des films, on essaie à chaque fois de faire quelque chose de nouveau. Seul contre tous, qui était la suite de Carne, je l’ai porté pendant plusieurs années. C’est un film très narratif qui avançait dans le sens chronologique et qui était fait exclusivement de plans fixes. A cette époque, j’étais en train d’écrire ce qui allait devenir Enter the void, un film où je voulais que la caméra vole comme un esprit désincarné. Et en espérant pouvoir faire ce film un jour, ou un autre scénario intitulé Danger, qui est devenu des années plus tard Love, je me demandais ce que je pouvais faire et un été, j’ai rencontré Vincent et Monica. Et on a eu envie de faire un film ensemble. Pour changer de Seul contre tous, je voulais cette fois que la caméra bouge beaucoup et je voulais aussi jouer avec la progression du temps. Parce que dans Enter the void, je voulais qu’il y ait des flash back et des flash forward. Du coup, je suis arrivé avec cette idée très simple qui consistait à pomper les mouvements de caméra et les plans-séquences à Soy Cuba, tandis que la structure temporelle était empruntée à Betrayal d’Harold Pinter. C’est une pièce de théatre composée de 7 blocs de la vie d’un couple sur 7 ans, mais inversés chronologiquement. Voilà, si je pouvais faire ce genre de film avec des couleurs à la De Palma, le tout sur le thème d’un viol et d’une vengeance ratée qui à la fin rappelle Délivrance ou Les chiens de paille. Avec tout ça, j’avais de quoi m’occuper.

La pièce de Pinter, qui a été adaptée au cinéma, est l’histoire de quelqu’un qui trompe sa femme. Comme on sait que c’était plus ou moins autobiographique, on se doutait de ce qui allait se passer. Comme ça commence au présent…
Gaspar Noe: C’est ça. Ça commence au présent et ça remonte dans le passé, année par année. C’est l’histoire d’un éditeur joué par Ben Kingsley. Sa femme tombe amoureuse d’un écrivain que l’éditeur publie. C’est raconté à l’envers, mais à la fin, on comprend que l’éditeur n’était pas dupe, il savait que sa femme allait le tromper avec l’écrivain, parce que lui-même la trompait avec une autre femme. C’est très cynique, comme tout ce que fait Pinter.

Irréversible est différent, dans le sens où le spectateur ne peut pas deviner ce qui s’est passé avant.
Gaspar Noe: Non, tu ne peux pas deviner. Après, la différence entre Irréversible raconté à l’envers et Irréversible à l’endroit, c’est qu’à l’envers, tu pars des conclusions. Donc c’est un peu comme les tragédies grecques où l’avenir des gens est tracé. L’enchaînement des événements amène à la mort de quelqu’un par crucifixion ou autre, ou, comme dans Titanic, il est annoncé que la plupart des passagers vont mourir dans le naufrage. On ne sait pas comment, mais on sait que ça va se passer. La version à l’endroit, c’est un drame, parce qu’il n’y a pas de fatalité. Quand tu vas voir la nouvelle version, tout peut arriver, rien n’est prédéterminé. Sauf que la plupart des spectateurs ont déjà entendu parler d’Irréversible, donc quand tu connais les éléments d’un film, tu as plus l’impression d’une tragédie. Mais j’ai l’impression que pour quelqu’un qui va tomber par hasard dessus, cette version est plus troublante parce que tu as beaucoup plus de connexions avec les personnages. L’autre est plus conceptuelle comme un film de Christopher Nolan ou un film de Raoul Ruiz s’amusant beaucoup avec la structure, mais tu es dans un jeu de type puzzle. Moi, j’adore Eischer, mais c’est un peu froid. C’est comme des jeux mathématiques. Même quand tu vas voir Dunkirk, tu n’es pas dans l’émotion. Tu es plus dans un Rubik’s cube à essayer de remettre les couleurs ensemble. Il n’y a plus du tout cet effet-là dans la nouvelle version.

Dans Memento, à la différence de la pièce de Pinter, le personnage ne sait pas ce qui lui est arrivé. Donc le spectateur non plus ne peut pas savoir ce qui va se passer.
Gaspar Noe: Ça va dans les deux sens. Je n’ai vu Memento qu’une fois, je me suis senti totalement perdu. Si tu ne connais pas la formule pour remettre le Rubik’s cube, tu n’y arrives jamais. Et essayer de remettre dans le bon sens les différentes séquences, ça m’avait cassé la tête et je suis sorti avec trop d’informations à la fois. D’autres ont joué avec les possibilités du temps comme Alain Resnais avec Smoking, no smoking. Tu as aussi La jetée de Chris Marker, mais ils ne sont pas dans la chaleur de l’émotion.

Il y a aussi Rashomon, qui commence par une version de l’histoire, et ensuite examine les différents points de vue.
Gaspar Noe: Mais j’ai l’impression que dans cette version d’Irréversible, sans avoir changé le point de vue de la caméra, il y a un effet Rashomon, comme si tu ne voyais plus le point de vue de Vincent Cassel à qui tout le monde s’identifiait dans l’ancienne version. Ici, tu vois la même histoire du point de vue de Monica, et par la suite, de celui de Pierre joué par Albert. Je n’aurais jamais imaginé que 18 ans plus tard, je pouvais sortir un tel lapin du chapeau. C’est comme si, 18 ans après, la maternité te déclare: «On ne vous avait pas dit à l’époque, mais la mère avait deux enfants dans le ventre, on pensait que l’un allait mourir mais il a survécu, on l’a gardé au placard pendant 18 ans et il ressemble comme deux gouttes d’eau à votre fils sauf qu’il est du sexe opposé!». Ha ha! Du coup, voilà un lapin jumeau qui sort du chapeau. Quand j’ai fini, j’ai halluciné: jamais je n’avais fait un long-métrage avec aussi peu d’effort. Peut-être qu’on peut élargir le procédé à d’autres films en les remontant en inversant la flèche du temps.

Ça existe: il y a les mash up, mais c’est un peu du bricolage.
Gaspar Noe: J’avais entendu parler d’un remontage de 2001 par Steven Soderbergh, mais en général, les gens ne s’amusent pas à remonter les films des autres. Presque tout le monde a un banc de montage dans son ordinateur aujourd’hui, et tout le monde pouvant pirater des DVD, ça m’étonne qu’on ne s’amuse pas à remonter les films des autres plus souvent. Je me souviens d’un film sur le thème de l’attaque des Twin Towers entièrement composé de plans empruntés à tous les gros films hollywoodiens: des plans avec les Twin Towers, des avions, des explosions d’immeubles, des terroristes dans un avion avec un couteau…. Ils avaient réussi à reconstituer une version hollywoodienne de l’attaque du 11 septembre. C’était un court métrage et bien sûr ils n’avaient jamais dû payer un seul des droits, mais le résultat était super efficace.

A la fin de la nouvelle version de Irréversible, un carton dit «Le temps révèle tout». Comment faut-il le prendre?
Gaspar Noe: A la fin du premier Irréversible, j’avais mis ce carton avec cette phrase que dit Philippe Nahon: «Le temps détruit tout». J’avais failli appeler Irréversible Tempus edax rerum, et c’est vrai que le temps détruit tout. Mais c’est une version pessimiste d’une réalité qui est que le temps construit tout et détruit tout. Après, cette phrase a été définitivement associée au film et elle était citée sans arrêt, un site de fans s’est appelé de cette façon, et des gens se sont tatoués la phrase avec la même typo. C’est une phrase qui marchait bien parce que la fin du film était plutôt joyeuse, mais il fallait rappeler que le drame allait arriver. Par la suite, les gens m’ont reproché d’en avoir fait une maxime que j’applique à toute ma vision du monde, mais ce n’est pas le cas. Non seulement le temps permet de te construire, mais il révèle tout dans le sens où les choses se font grâce au temps. C’est comme si tu devais choisir entre ying ou yang, mais il n’y a pas de ying sans yang. Et quand j’ai mis le film à l’endroit, je me suis rendu compte que la phrase n’aurait plus de sens dans ce film qui n’est plus une tragédie mais un drame. D’où «Le temps révèle tout». Ça ne veut pas dire que les choses ne sont pas déjà pré-écrites. D’ailleurs Monica lisait un bouquin dont l’image était à l’envers dans l’ancienne version. Maintenant, je l’ai mise à l’endroit et on peut voir qu’il s’agit de Le temps et le rêve de John W. Dunne, un mec qui écrivait tous ses rêves tous les matins. Il disait qu’il y avait trop de coïncidences avec ce qui allait se passer dans la journée; ça veut dire que, pendant le sommeil, on a une perception plus large d’un temps qui est déjà pré-écrit. Et en remplaçant la phrase à la fin du film par «Le temps révèle tout», ça revient à dire que le temps est pré-écrit en partie, mais on ne découvrira le texte qu’à mesure de notre perception de l’avancement de la flèche du temps.

Le livre est quand même un indice d’une certaine fatalité. De même que le rêve prémonitoire.
Gaspar Noe: Certains disent que la fatalité n’est pas du tout écrite par la main de Dieu. Je ne suis pas du tout religieux, mais je crois que la fatalité est écrite par l’ensemble des forces qui sont les tiennes et celles des gens qui t’entourent. Tu n’es pas totalement maître de ton chemin, même si tu l’es en grande partie. Parfois les rêves sont troublants, surtout quand il s’agit de gens proches qui vont mourir ou qui vont naître, tu peux avoir des prémonitions de quelques heures ou des communications télépathiques. Tu ne sais pas si ce n’est pas toi-même dans un futur très immédiat qui es en train de t’envoyer un message important pendant ton sommeil. Je ne suis pas du tout dans le surnaturel, mais je suis persuadé que c’est la perception qui définit la flèche tu temps.

Irréversible donne une vision assez sombre de l’homme. On a l’impression que c’est le résultat d’une pensée qui a été élaborée à l’époque où tu étudiais la philosophie. Est-ce que tu as toujours la même vision avec le temps?
Gaspar Noe: La vérité sur les études de philo, c’est que j’avais étudié le cinéma à Louis Lumière super jeune, j’en suis sorti à 19 ans, et je n’avais surtout pas envie de travailler à cette époque où je fumais encore des joints. Depuis, j’ai arrêté parce que ça me rendait parano. J’avais un BTS d’assistant caméra et j’avais fait un court métrage, mais je voulais continuer les études. La fac de Tolbiac où ils enseignaient la philo était juste en face de chez moi, et du coup, je n’avais qu’à traverser la rue pour étudier la philo. C’est comme ça que je me suis trouvé à écouter des gens intelligents parler de sujets profonds. J’adorais particulièrement un prof appelé Georges Morel qui parlait principalement du temps et de Nietzsche, et j’ai fini par ne plus suivre que ses cours. Comme je ne passais pas les examens, je me suis auto-éliminé de la fac au bout de deux ans. Mais ce n’était que du plaisir. Après, je me suis mis un peu plus au turbin, j’ai finalisé mon court métrage, mais je ne me considère pas comme un vrai étudiant de philo. Je tombe parfois sur mes anciens livres de Nietzsche, et c’est très drôle parce qu’ils sont tous annotés et je redécouvre comment je percevais la lecture à cette époque. La mémoire efface tellement de choses! La question n’est pas tellement qu’est-ce que la mémoire efface, mais pourquoi elle n’efface pas certaines choses. Ce qu’on retient, ce sont les moments les plus chargés d’adrénaline. Quand on a de vraies peurs. Comme si l’adrénaline fixait les impressions au fond de la mémoire. Plus tu avances dans le temps, moins tu mémorises. Tu te souviens de certains épisodes passés grâce à des photos, mais sinon, tu les oublierais. Quand tu retrouves tes anciens agendas de l’époque où tu avais 20 ans, tu vois tous ces noms et tu ne sais plus du tout qui c’est!

Comment ta perception du temps a-t-elle évolué ?
Gaspar Noe: Je ne suis pas un angoissé, mais j’ai toujours été anxieux. Ce n’est pas la même chose. Je ne suis pas pessimiste. Je dirais que je suis moins anxieux, maintenant. Comme tout le monde, j’ai eu des frayeurs dans ma vie, des frayeurs sentimentales, j’ai failli mourir dans un accident de voiture, j’ai eu un AVC, il y a un plein de moments auxquels j’ai survécu, et dans mon cas, j’ai une perception plus tranquille, en dépit du fait que les temps soient beaucoup plus chargés aujourd’hui qu’il y a 20 ou 30 ans. L’état de stress planétaire est assez effrayant. Quand j’étais ado, je pensais qu’à la fin de ma vie, les religions auraient beaucoup moins d’importance. Ce n’est pas du tout le cas, même si les gens sont moins cathos qu’avant. Mais tous ces réseaux de communication n’ont pas dévitalisé les religions.

C’est probablement parce que les gens cherchent dans la spiritualité un moyen de se défendre contre l’excès de matérialisme et d’individualisme.
Gaspar Noe: On n’imaginait pas que la société capitaliste allait évoluer vers l’ultra capitalisme d’aujourd’hui à un niveau planétaire. Le projet communiste tel qu’il a pu exister dans le bloc soviétique ou en Chine, maintenant ce n’est plus que de l’hyper capitalisme. Par moments, on a l’impression d’être dans des bouquins de science-fiction catastrophistes qu’on lisait quand on avait 15 ans, mais en fin de compte, on s’habitue à tout. Il y a un dessin qui résume bien ça en rassemblant tous les tics des films de SF comme L’âge de cristal et il y a marqué «on y est!». C’est l’addition de toutes les pires prédictions. Il y a un film que j’aime beaucoup, c’est le premier Rollerball (Norman Jewison, 1975). Il y a dedans des trucs qui sont super justes. Soleil vert (Richard Fleischer, 1973)aussi fonctionne toujours bien.

A propos du temps, Brian De Palma était obsédé par l’idée que dans le parcours d’un réalisateur, il y a une période d’une dizaine d’années au cours de laquelle il est au sommet de ses capacités et après, il ne peut que décliner. Il avait étudié la question, avait fait des statistiques et croyait fermement en cette théorie. Est-ce que tu ressens la même chose?
Gaspar Noe: Il faut considérer que les réalisateurs font des films au sein d’une machine industrielle et l’industrie américaine est plus cruelle que l’industrie européenne, notamment en terme de respect des réalisateurs. Certains réalisateurs ont réussi à produire une oeuvre très identifiable, comme Brian De Palma, Martin Scorsese, Stanley Kubrick, mais la plupart des réalisateurs américains font des films de commande. Sans compter que le cinéma américain est beaucoup plus dépendant de la réussite commerciale. Du coup, il suffit que quelqu’un comme Samuel Fuller fasse deux échecs commerciaux pour être sur la touche. Peut-être que les statistiques de De Palma s’appliquent particulièrement au cinéma hollywoodien qui était le sien. Des gens comme Fellini ou Dreyer ont fait des carrières brillantes et longues, et beaucoup de réalisateurs ont fait des chefs-d’œuvre aussi bien à leurs débuts qu’à la fin. C’est vrai qu’avec le temps, tu peux gagner en assurance, mais tu peux aussi te lasser d’un langage que tu maîtrises et tu veux passer à autre chose. Beaucoup de gens veulent avoir plusieurs vies dans une seule vie. Comme tu n’en as qu’une, autant changer de cap tous les 10 ou 20 ans. Réaliser des films, les mener jusqu’au bout et être content du résultat, c’est un boulot pas impossible, mais qui demande une détermination colossale. Il faut être maniaque obsessionnel, prêt à s’engueuler avec des gens, même quand ça n’est pas dans ta nature, il y a des gens qui fuient le conflit, mais pour arriver à un résultat dont tu sois fier, il faut devenir un dictateur sur un plateau. Pour moi, faire des films, c’est comme un roller-coaster, ce n’est pas faire des sculptures. Tu sais toujours que les films d’aujourd’hui seront démodés dans 50 ans. Un truc qui est drôle avec la progression du temps, c’est que certaines choses, tu ne les vois pas au moment où elles sortent. Un film qui t’a fait rire dans ton enfance comme La party de Blake Edwards, aujourd’hui, il ne va pas tarder à être interdit à la télé parce qu’il pose des problèmes aux gens d’aujourd’hui. Je n’aurais jamais imaginé quand j’étais enfant qu’Autant en emporte le vent, qui était régulièrement programmé, serait interdit un jour. Aujourd’hui, on peut se demander quels films dans quarante ans seront effacés de la mémoire du cinéma grâce à la technologie numérique. Il va y en avoir plein. Donc, tu peux acheter des DVD et cacher les copies dans ton placard, mais à partir du moment où les copies sont contrôlées par des réseaux de distribution qui vont mettre un veto sur un film, peut-être que certains d’entre eux vont disparaître de la distribution.

A une époque, la fin d’un de tes films était rappelé au début du suivant. Est-ce que tu peux toujours faire ça aujourd’hui ?
Gaspar Noe: Non. Je l’ai fait pour Seul contre tous qui était la suite de Carne. Après, quand j’ai fait Irréversible, je me suis senti obligé de mettre dedans Philippe Nahon, et pendant tout le tournage qui s’est déroulé dans l’ordre chronologique, je ne savais pas où le placer, et j’ai fini par le mettre dans l’épilogue du film, qui, une fois la flèche du temps inversée au montage, s’est retrouvé au début. Donc effectivement, le film commence avec Philippe Nahon, donc il y a effectivement un lien. La fin d’Irréversible était un flash stroboscopique qui était repris au début d’Enter the void. J’ai essayé d’appliquer cette idée pompée chez Kubrick qui liait le premier plan de son nouveau film avec le dernier du précédent. Je l’avais lu dans le livre de Michel Ciment sur Kubrick. Je ne sais pas si je ferais ça éternellement, mais ça donne l’impression que tu fais une œuvre un peu plus cohérente. La vérité, c’est que tu fais des films en fonction de ce qu’on te permet de faire à mesure de la progression du temps. Tout réalisateur dépend du financement qu’il va recevoir. Engager des acteurs, louer une caméra, tout ça n’est pas donné. Je n’ai pas les moyens de m’autofinancer. A l’époque de Seul contre tous, heureusement que Canal + m’a donné de l’argent pour un autre court-métrage, parce que c’est ce qui m’a permis de terminer le long, avec l’aide d’Agnès B qui a aussi contribué à sauver les meubles. Autrement, le film serait inachevé. Aujourd’hui, je ne peux pas développer un film pendant deux ou trois ans sans argent. La réalité économique fait que je fais les films qu’on me permet de faire. Heureusement qu’il y a des gens comme Vincent Maraval et ses associés de Wild Bunch, ou Edouard Weil. Ils m’ont donné une grande liberté d’action. Climax a été financé sur une idée. Tant que ça ne dépassait pas 2 millions d’euros, ils me donnaient carte blanche. De cette façon, on a tourné le film en 15 jours. Mais tu te mets dans la tête de réaliser un film de manière instinctive pour qu’on te foute la paix. Et le résultat est probant. J’ai refait un film, Lux Aeterna, avec moins d’argent mais une liberté totale en 5 jours grâce à Antony Vacarello d’Yves St Laurent, qui voulait bien me financer un moyen métrage à condition qu’il soit prêt dans les deux mois. Je lui ai dit oui. Il m’a proposé de le faire avec Charlotte Gainsbourg et Béatrice Dalle et j’ai dit bien sûr. On a improvisé ce moyen métrage et je suis super fier du résultat. Mais il m’a donné beaucoup de liberté. Je préfère ça à travailler dans une structure américaine où ils te donnent beaucoup d’argent mais ils sont sans arrêt à t’expliquer quelles blagues tu peux faire et ne pas faire. De quelle couleur il faut habiller tel comédien, que les temps ont changé, que tu ne peux pas faire comme avant. Love n’a pas du tout été un succès commercial, le film a à peine amorti son coût, mais il s’est retrouvé classé 4ème film le plus vu de l’année sur Netflix USA. Ça n’a pas rapporté un centime ni à moi ni à Wild Bunch, mais ça fait exister le film.

Est-ce que tu aurais imaginé comment le cinéma a évolué aujourd’hui ?
Gaspar Noe: Je n’aurais jamais imaginé qu’il prenne cette direction. Je pensais que les salles de ciné seraient de plus en plus grandes avec des films 3D. Que le temple du cinéma, qui a remplacé toutes les religions foireuses, allait s’agrandir. Heureusement qu’il reste encore le Grand Rex, le Pathé Wepler et le Max Linder parce que ce sont des temples qu’on aime. Mais les nouvelles générations sont moins portées sur la salle. Et en ce moment, les exploitants prennent cher! Heureusement, ce n’est pas la troisième guerre mondiale, ça ressemble plus à une grosse récession. Ce n’est pas non plus la grippe espagnole ni Ebola. La moitié de mes amis ont chopé le Covid, mon père de 87 ans aussi, il a été hospitalisé. C’est une poisse planétaire, mais ce n’est pas à ce jour une maladie aussi violente que les épidémies passées. Ce que ça révèle, c’est l’étendue du capitalisme. Quand tu rajoutes du drame eu drame, ça devient hyper dramatique, mais depuis l’apparition du Covid, on ne parle plus beaucoup du réchauffement planétaire. Je lisais récemment dans Libé que tous les vignerons déplaçaient vers le Nord les vignes parce que dans quelques années, la France va être aussi chaude que l’Espagne et qu’il faut se déplacer vers le Nord. Peut-être même que l’Allemagne va produire plus de vin. On est au milieu du mois d’aout et les feuilles sont déjà mortes comme si l’automne avait commencé avant.

Je lisais un article sur New York disant que la ville ne s’en relèverait pas.
Gaspar Noe: Il y a aussi le dispositif moral aux Etats-Unis qui est caractérisé par une perte de croyance politique. Même ceux qui votent démocrate n’y croient pas. J’entends tous les jours des gens dire qu’ils ont des amis américains qui veulent s’installer en France ou en Europe. Sans compter le quantité de gens du cinéma qui habitent Los Angeles ou New York et qui veulent quitter les Etats-Unis parce qu’ils redoutent tous que Trump soit réélu et que même sans lui, des conflits majeurs vont exploser. On entend même des Français d’Angleterre qui veulent rentrer depuis le Brexit et le Covid. On peut s’attendre dans l’année qui vient à une invasion de Ricains et d’Anglais qui veulent s’installer en Europe. Tant mieux si ça peut aider les arts. Mais on n’est pas tellement mieux lotis en France. Les tensions sont de plus en plus palpables. L’année dernière c’était les gilets jaunes, mais aujourd’hui, on voit une quantité de bagarres à coups de ceintures ou de couteaux. La toxicomanie a explosé. C’est en train de devenir comme au Brésil ou au Mexique…

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