[GARÇONNE] Dennis Hopper, 1980

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Dennis Hopper a toujours pensé que son héroïne dans Garçonne représentait une projection de ce que serait devenu celui d’Easy Rider s’il avait continué à vivre. Ce beau film désenchanté, dont le titre original Out Of The Blue vient d’un morceau de Neil Young intitulé «Hey hey my my» en hommage à Johnny Rotten, évoque en apparence les cinémas existentiels de Bob Rafelson et de Jerry Schatzberg. En profondeur, il ne ressemble qu’à son auteur, fantôme revenu d’entre-les-morts des années après le fiasco commercial – et non pas artistique – de The Last Movie.

PAR PAIMON FOX

On le sait, le parcours de Dennis Hopper est sinueux, parsemé de chutes et de renaissances, comme un purgatoire entre enfer et paradis. La première fois où l’on pensait l’avoir perdu, c’était dans les années 60, après le tournage de La Fureur des hommes où l’acteur rebelle refusait d’écouter les indications du réalisateur Henry Hathaway, sous prétexte qu’il lui demandait d’imiter Marlon Brando. Face à ces manières, Hollywood le blackliste et plus personne ne veut tourner avec lui. Il utilise la photographie comme alternative et profite de cette autonomie pour capter ce qui lui plaît (les manifestations pour les droits civiques, Martin Luther King en plein discours) et réaliser des portraits (Andy Warhol, Roy Lichtenstein), affirmant ainsi un goût prononcé pour l’art contemporain. Après une période sombre et alcoolo à New York où il est pourtant entouré d’amis, Dennis fait Easy Rider, qu’il écrit, interprète et réalise avec Peter Fonda. Comme toutes les grandes gueules, Hopper passe pour un caractériel incontrôlable. Et beaucoup de ceux qui ont travaillé avec lui avant Easy Rider ne supportent pas sa liberté.

La palme pour Easy Rider marque le début d’un culte (celui de l’homme libre) et la fin du consensus mou (à bas le politiquement correct). Stimulé par l’acteur Luke Askew – seconde rencontre marquante après James Dean dans sa carrière –, Hopper lui donne un rôle crucial dans son premier long métrage: celui du hippie auto-stoppeur qui emmène les deux motards jusqu’à la communauté du Nouveau-Mexique. Pour ainsi dire, le We blew it qui clôt Easy Rider possède une valeur prophétique. Le film remporte la palme d’or à Cannes en 1969 et rapporte 40 millions de dollars. Fort de ce succès, il réalise un second long métrage, The Last Movie, sorte de happening hallucinant qui tient à la fois de la réflexion sur le cinéma, du western crépusculaire, de l’analyse théorique, du documentaire sur un village péruvien, du conte initiatique candide, de la métaphore sur les ravages de la colonisation culturelle américaine, de l’histoire d’amour et de la dépression artistique. Hopper y préfigurait le funeste déclin du cinéma américain des années 70 qui croyait aux vertus du classicisme hollywoodien et de la modernité européenne. L’expérience est si intense qu’elle le fait plonger une seconde fois dans des abîmes durant des années, seul dans sa propriété de Taos au Nouveau-Mexique et confirme chez lui une nécessité impérieuse de rompre avec le système pour explorer son art.

En 1980, il signe Out of The Blue, objet percutant qui s’intéresse aux marginaux américains et ausculte avec une caméra scalpel le cimetière des rêves brisés. Une famille : un père routier alcoolo (Dennis Hopper himself, dans une mise à nu sidérante d’audace) qui a zigouillé un bus scolaire avec son semi-remorque; une mère (Sharon Farrell), serveuse dans un snack qui se shoote à l’héroïne, et une fille (Linda Manz), punkette garçonne – c’est le titre français – vouant un culte à Johnny Rotten et méprisant la morale et l’autorité. Les trois membres de cette famille essayent plus ou moins de se fondre dans l’American way of life mais les tentatives sont vaines, systématiquement vouées à l’échec. Par exemple, pour remonter la pente, le père trouve un job à la décharge publique mais il se fait virer au bout d’une semaine. Hopper suggère sa déchéance en le filmant dans la décharge, comme un écho au Guet-apens, de Sam Peckinpah. Dans Out of the blue, il est également question d’autodestruction morale et physique, avec des blessures à vif et des traumas dont on ne se sépare pas. Le film parle de punks mais il est punk par essence : le parcours de Dennis Hopper montre que rien n’est chiqué et le propos, nihiliste, allergique à la sensibilité, gerbe la concession. Ce film cherche à allumer la mèche pour faire exploser le bâton de dynamite, sans doute à cause de la mélancolie pop-rock qui suinte de chaque plan.

Avec le temps, les répercussions de Out of the blue n’ont pas été aussi puissantes que ce que l’on aurait pu croire. Ce qui a sans doute déprimé son auteur. Le film est également important pour l’actrice Linda Manz, fracassante révélation, coincée dans un espace-temps entre la petite fille des Moissons du ciel, de Terrence Malick, qu’elle a été et qu’elle n’est plus ; et, la maman dans Gummo, de Harmony Korine, qu’elle n’a pas envie de devenir. Avec le recul, elle symbolise ce vide, cette angoisse du néant dans le cinéma indépendant US et qui se répercute depuis sous différentes formes. Jack Nicholson a soutenu Out of the blue à sa sortie et Sean Penn a tellement été impressionné par le résultat qu’il a demandé à travailler avec Hopper par la suite. Après ce choc, Dennis Hopper connaitra de nouveau l’enfer.

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