Dennis Hopper a toujours pensé que son héroïne dans Garçonne représentait une projection de ce que serait devenu celui d’Easy Rider s’il avait continué à vivre. Ce beau film désenchanté, dont le titre original Out Of The Blue vient d’un morceau de Neil Young intitulé «Hey hey my my» en hommage à Johnny Rotten, évoque en apparence les cinémas existentiels de Bob Rafelson et de Jerry Schatzberg. En profondeur, il ne ressemble qu’à son auteur, fantôme revenu d’entre-les-morts des années après le fiasco commercial – et non pas artistique – de The Last Movie.

PAR PAIMON FOX

On le sait, le parcours de Dennis Hopper est sinueux, parsemĂ© de chutes et de renaissances, comme un purgatoire entre enfer et paradis. La première fois oĂą l’on pensait l’avoir perdu, c’était dans les annĂ©es 60, après le tournage de La Fureur des hommes oĂą l’acteur rebelle refusait d’écouter les indications du rĂ©alisateur Henry Hathaway, sous prĂ©texte qu’il lui demandait d’imiter Marlon Brando. Face Ă  ces manières, Hollywood le blackliste et plus personne ne veut tourner avec lui. Il utilise la photographie comme alternative et profite de cette autonomie pour capter ce qui lui plaĂ®t (les manifestations pour les droits civiques, Martin Luther King en plein discours) et rĂ©aliser des portraits (Andy Warhol, Roy Lichtenstein), affirmant ainsi un goĂ»t prononcĂ© pour l’art contemporain. Après une pĂ©riode sombre et alcoolo Ă  New York oĂą il est pourtant entourĂ© d’amis, Dennis fait Easy Rider, qu’il Ă©crit, interprète et rĂ©alise avec Peter Fonda. Comme toutes les grandes gueules, Hopper passe pour un caractĂ©riel incontrĂ´lable. Et beaucoup de ceux qui ont travaillĂ© avec lui avant Easy Rider ne supportent pas sa libertĂ©.

La palme pour Easy Rider marque le dĂ©but d’un culte (celui de l’homme libre) et la fin du consensus mou (Ă  bas le politiquement correct). StimulĂ© par l’acteur Luke Askew – seconde rencontre marquante après James Dean dans sa carrière –, Hopper lui donne un rĂ´le crucial dans son premier long mĂ©trage: celui du hippie auto-stoppeur qui emmène les deux motards jusqu’à la communautĂ© du Nouveau-Mexique. Pour ainsi dire, le We blew it qui clĂ´t Easy Rider possède une valeur prophĂ©tique. Le film remporte la palme d’or Ă  Cannes en 1969 et rapporte 40 millions de dollars. Fort de ce succès, il rĂ©alise un second long mĂ©trage, The Last Movie, sorte de happening hallucinant qui tient Ă  la fois de la rĂ©flexion sur le cinĂ©ma, du western crĂ©pusculaire, de l’analyse thĂ©orique, du documentaire sur un village pĂ©ruvien, du conte initiatique candide, de la mĂ©taphore sur les ravages de la colonisation culturelle amĂ©ricaine, de l’histoire d’amour et de la dĂ©pression artistique. Hopper y prĂ©figurait le funeste dĂ©clin du cinĂ©ma amĂ©ricain des annĂ©es 70 qui croyait aux vertus du classicisme hollywoodien et de la modernitĂ© europĂ©enne. L’expĂ©rience est si intense qu’elle le fait plonger une seconde fois dans des abĂ®mes durant des annĂ©es, seul dans sa propriĂ©tĂ© de Taos au Nouveau-Mexique et confirme chez lui une nĂ©cessitĂ© impĂ©rieuse de rompre avec le système pour explorer son art.

En 1980, il signe Out of The Blue, objet percutant qui s’intĂ©resse aux marginaux amĂ©ricains et ausculte avec une camĂ©ra scalpel le cimetière des rĂŞves brisĂ©s. Une famille : un père routier alcoolo (Dennis Hopper himself, dans une mise Ă  nu sidĂ©rante d’audace) qui a zigouillĂ© un bus scolaire avec son semi-remorque; une mère (Sharon Farrell), serveuse dans un snack qui se shoote Ă  l’hĂ©roĂŻne, et une fille (Linda Manz), punkette garçonne – c’est le titre français – vouant un culte Ă  Johnny Rotten et mĂ©prisant la morale et l’autoritĂ©. Les trois membres de cette famille essayent plus ou moins de se fondre dans l’American way of life mais les tentatives sont vaines, systĂ©matiquement vouĂ©es Ă  l’échec. Par exemple, pour remonter la pente, le père trouve un job Ă  la dĂ©charge publique mais il se fait virer au bout d’une semaine. Hopper suggère sa dĂ©chĂ©ance en le filmant dans la dĂ©charge, comme un Ă©cho au Guet-apens, de Sam Peckinpah. Dans Out of the blue, il est Ă©galement question d’autodestruction morale et physique, avec des blessures Ă  vif et des traumas dont on ne se sĂ©pare pas. Le film parle de punks mais il est punk par essence : le parcours de Dennis Hopper montre que rien n’est chiquĂ© et le propos, nihiliste, allergique Ă  la sensibilitĂ©, gerbe la concession. Ce film cherche Ă  allumer la mèche pour faire exploser le bâton de dynamite, sans doute Ă  cause de la mĂ©lancolie pop-rock qui suinte de chaque plan.

Avec le temps, les répercussions de Out of the blue n’ont pas été aussi puissantes que ce que l’on aurait pu croire. Ce qui a sans doute déprimé son auteur. Le film est également important pour l’actrice Linda Manz, fracassante révélation, coincée dans un espace-temps entre la petite fille des Moissons du ciel, de Terrence Malick, qu’elle a été et qu’elle n’est plus ; et, la maman dans Gummo, de Harmony Korine, qu’elle n’a pas envie de devenir. Avec le recul, elle symbolise ce vide, cette angoisse du néant dans le cinéma indépendant US et qui se répercute depuis sous différentes formes. Jack Nicholson a soutenu Out of the blue à sa sortie et Sean Penn a tellement été impressionné par le résultat qu’il a demandé à travailler avec Hopper par la suite. Après ce choc, Dennis Hopper connaitra de nouveau l’enfer.

LEAVE A REPLY

Please enter your comment!
Please enter your name here