Cette immense romance SM, où le feu brûle sous la glace, continue encore et toujours de nous éblouir.

A la fin des années 70, Nagisa Oshima, revenu des Contes cruels de la jeunesse, qui lancèrent la Nouvelle Vague Japonaise la décennie précédente, envisageait d’arrêter le cinéma. L’empire des sens, conçu avec le concours du producteur Anatole Dauman, le sauvera, estampillé «premier film grand public avec des scènes de sexe non simulées dedans». Contrairement à ce que l’on pense, il ne s’agissait pas avec cette somptueuse histoire d’amour à mort de réaliser un record pour fasciner des générations entières de cinéphiles – ce que cette merveille a fait, malgré tout – mais de tout simplement partager le point de vue d’une femme et de retranscrire ses émotions les plus infinitésimales, décaper le mécanisme de l’aliénation amoureuse, percer l’énigme de la jouissance.

Tout passe par le regard de l’héroïne désirante et passionnée dans L’empire des sens où la morale est toute entière attachée à sa radicalité et où la surenchère, bien sûr, n’importe pas. C’est entre autres pour ces raisons que les scènes de sexe sont «mise-en-scènement-parlant» modernes. Oshima ne soupçonne pas alors à quel point L’empire des sens plait aux femmes. Et pour celui qui a passé beaucoup de temps à apprendre à les connaître, c’est la plus grande des récompenses. Cela l’incite à poursuivre dans cette voie.

En plus de ses activités de cinéma, Oshima rédige des articles et anime des émissions polémiques à la radio comme à la télévision, donnant fréquemment la parole aux femmes pour qu’elles s’expriment sur des sujets tabous pour la société japonaise. D’ailleurs, de son propre aveu, ce sont les femmes qui l’ont incité à s’intéresser à l’homosexualité masculine et donc à se passionner pour le sujet de Furyo, immense romance SM où le feu brûle sous la glace et où, comme chez Jean Genet, tout ce qui est hyper-sensible (les échanges de regard, la délicatesse des gestes) est mis en valeur dans un univers viril – ici, celui d’un camp de prisonniers japonais à Java durant la Seconde Guerre mondiale en 1942.

L’homosexualité est latente dans cette adaptation stylisée d’un roman dont Oshima a éludé les implications religieuses. Conformément à la trame, elle relate les relations interpersonnelles et les différences culturelles entre quatre hommes. Le major Jack Celliers (David Bowie), prisonnier rebelle; le capitaine Yonoi (Ryūichi Sakamoto, musicien du groupe du Yellow Magic Orchestra, ayant composé le score du présent Furyo sans faire appel à Bowie qui tenait à conserver une crédibilité comme comédien), jeune commandant du camp entièrement dévoué à son pays; le lieutenant colonel John Lawrence (Tom Conti, acteur de théâtre qui a notamment joué dans Les Duellistes de Ridley Scott), officier britannique qui a vécu au Japon et parle couramment le japonais; et le sergent Hara (Takeshi Kitano, à l’époque comique confiné au Japon et pas encore connu comme cinéaste poète), brute symbolisant le peuple pendant la Guerre qui possède encore un peu d’humanité et entretient une relation privilégiée et amicale avec Lawrence, rendue complexe du fait des conditions de guerre. Autour, s’entassent des furyo (terme japonais pour «prisonnier de guerre»), des centaines de soldats anglais, australiens, néo-zélandais et néerlandais.

Intransigeant, le capitaine Yonoi/Ryūichi Sakamoto impose une discipline de fer selon les codes du samouraï, méprisant les prisonniers qui préfèrent la captivité au suicide à l’inverse de la culture japonaise. La tension entre les deux communautés s’accentue avec l’arrivée du prisonnier britannique Celliers/Bowie. Transféré depuis Jakarta, condamné pour avoir atterri en parachute puis attaqué un convoi japonais avec l’aide de guérilleros locaux et ressassant un affreux secret de jeunesse (il a trahi son plus jeune frère, bossu, lorsqu’ils étaient au lycée), l’ange blond refuse de se soumettre et se moque du diable; s’engage alors une guerre psychologique entre eux pour avoir l’ascendant. Mais le comportement rebelle de Celliers entraîne un sentiment d’admiration de la part du chef du camp, lui aussi tourmenté par un sentiment de culpabilité, suite à un coup d’état militaire et un sacrifice patriotique manqué. Dans cette guerre, dans ce lieu clos, éclate un sentiment inédit, interdit, honteux…

Souhaitant au départ engager Robert Redford, Nagisa Oshima a eu la formidable intuition de l’androgyne David Bowie pour incarner ce «Dieu blond» en le voyant interpréter Joseph Merrick/Elephant Man sur les planches de Broadway, au début des années 1980. Le Dandy peroxydé aurait accepté sa proposition dans la minute. Pendant le tournage, les deux hommes travaillent fort bien ensemble, dans une relation intense, notamment lors de cette scène où Celliers/Bowie mange des fleurs – Bowie avait refusé au départ mais lorsque Oshima en a avalé devant lui, il a fini par accepter. L’essentiel est là: les somptueux élans de fascination/répulsion, de refoulement/transgression, des rockstars Bowie/Sakamoto font passer l’intensité d’un concert. Un ballet de regards fourmillant d’oxymores qui tient presque de l’opéra. Dans ce lieu confiné, codifié et a fortiori intolérant aux débordements, toutes les proximités génèrent des microséismes, des chuchotements, des faufilages, des désirs, des ralentis et des regards fous, car foudroyés par quelque chose dépassant totalement ces hommes condamnés à se battre, prisonniers de leurs habits, de leurs fonctions, de leurs combats. Deux scènes hallucinantes d’une beauté totale, d’une poésie intacte: lorsque Yonoi veut décapiter le capitaine Hicksley, que Celliers intervient, s’approche de lui, l’embrasse sur les deux joues et que ce dernier, déstabilisé, s’évanouit devant ce déshonneur public. Puis, lorsque, la nuit, Yonoi se glisse en cachette sur le lieu du supplice de Cellier, transféré à un autre capitaine, et coupe une mèche de cheveux de Celliers comme souvenir. Avant ce «Joyeux Noël, Joyeux Noël, M. Lawrence!» joyeusement hurlé par Beat Takeshi, alors que cette phrase revêt une signification tragique. C’est l’oxymore à son paroxysme.

Dix-huit ans plus tard, Oshima décalquera Furyo dans son dernier long métrage Tabou (1999), dépeignant un autre monde viril et clos (une école de samouraïs) dont les règles sont immuables et pourtant bousculées voire transgressées par un bel éphèbe (Ryuhei Matsuda) confusément admiré par Beat Takeshi.

LAISSER UN COMMENTAIRE

S'il vous plaît entrez votre commentaire!
S'il vous plaît entrez votre nom ici