Depuis longtemps, on ne s’attend plus Ă  tomber de son siĂšge au cinĂ©ma. C’est pourtant ce qui est arrivĂ© (littĂ©ralement) Ă  certains spectateurs de Funny Games, de Michael Haneke, lors de sa prĂ©sentation au festival de Cannes en 1997.

PAR ROMAIN LE VERN

C’est l’histoire (assez affreuse) de deux tueurs adolescents qui pour tromper l’ennui prennent en otage des riches dans leurs baraques de luxe isolĂ©es, les sĂ©questrent, les traumatisent, les tuent. Quand ils assassinent une personne, ils n’abrĂšgent pas ses souffrances – cette derniĂšre doit les endurer (d’oĂč les funny games). A travers ces deux monstres qui prennent plaisir Ă  voir la souffrance sur des visages, Funny Games montre la violence vĂ©hiculĂ©e par les images. Nous avions les prĂ©misses de cette rĂ©flexion dans Benny’s Video, l’un des prĂ©cĂ©dents longs mĂ©trages de Michael Haneke, monument de violence froide dans lequel jouait dĂ©jĂ  l’un des deux tueurs (Arno Frisch).

Michael Haneke rend compte de l’horreur aux antipodes de la vague des Tueurs NĂ©s, Killing Zoe et Reservoir Dogs, en vogue au moment de la sortie de Funny Games. Il n’a jamais cachĂ© avoir rĂ©alisĂ© ce film pour rendre compte des dangers d’une violence consommable dans un cinĂ©ma amĂ©ricain inconscient du pouvoir de ses images. Et il a toujours vouĂ© une dĂ©testation cordiale envers des cinĂ©astes comme Quentin Tarantino et Oliver Stone ayant contribuĂ© Ă  rendre la violence, la souffrance humaine et la vision du sang “supportables” sur grand Ă©cran. Haneke, lui, rĂ©cuse la complaisance et pointe du doigt, avec une froideur obstĂ©tricale, le voyeurisme du spectateur (l’un des deux tueurs s’adresse au spectateur et lui fait des clins d’Ɠil complices). C’est d’ailleurs pour cette raison qu’il est souvent dĂ©testĂ© par les fans de film d’horreur: ses fictions ne possĂšdent aucune Ă©chappatoire et se vivent comme des expĂ©riences cauchemardesques oĂč le sang n’a rien d’un effet de palette. A l’Ă©poque, le rĂ©alisateur Autrichien avait juste oubliĂ© que les spectateurs AmĂ©ricains ne se prĂ©cipiteraient pas pour dĂ©couvrir un film Autrichien controversĂ© au festival de Cannes avec dans les rĂŽles principaux des acteurs qui ne s’expriment pas dans leur langue.

En Dvd, Funny Games est devenu un film culte aux États-Unis et dans le reste du monde. A contrecƓur. Haneke aurait rĂ©pĂ©tĂ© (et averti) pendant le tournage que si le film devenait un succĂšs, ce ne serait qu’en raison d’un malentendu. Cela rejoint le problĂšme que Stanley Kubrick a eu avec Orange MĂ©canique, l’exemple type du film qui se retourne contre les intentions de son auteur. Le rĂ©alisateur de Shining Ă©tait horrifiĂ© Ă  la simple idĂ©e que les spectateurs d’Orange MĂ©canique rĂ©duisent son brulot Ă  des images “insoutenables” et “ultraviolentes”. Face aux rĂ©actions et aux faits divers (certains ont Ă©tĂ© jusqu’Ă  reproduire ce qu’ils voyaient dans le film), Kubrick, dĂ©sarmĂ©, qui voyait dans cette adaptation du roman d’Anthony Burgess une vraie rĂ©flexion sociale (le systĂšme est plus fort que l’individu, obligĂ© de mentir pour paraĂźtre sain), aurait pensĂ© dĂ©truire Orange MĂ©canique.

MalgrĂ© les succĂšs d’estime (CachĂ©), un retour light Ă  ses premiĂšres amours (Code Inconnu, fresque chorale et rĂ©flexion sur la communication) et une commande excellemment nĂ©gociĂ©e (La pianiste, avec Isabelle Huppert et BenoĂźt Magimel, qu’il ne devait pas rĂ©aliser Ă  l’origine), on a toujours senti chez Haneke une envie de revenir Ă  son film le plus polĂ©mique – plus polĂ©mique encore que sa trilogie de la glaciation Ă©motionnelle (Le septiĂšme continent, Benny’s Video et 71 fragments d’une chronologie du hasard) – pour se justifier et expĂ©rimenter cette dĂ©rĂ©alisation d’une violence ordinaire pouvant surgir Ă  tout moment. Dix ans aprĂšs le premier Funny Games, Michael Haneke a lui-mĂȘme rĂ©alisĂ© le remake aux Etats-Unis intitulĂ© Funny Games U.S.. Un remake qui s’adresse presque exclusivement Ă  un public amĂ©ricain attirĂ© par un marketing stimulant et un casting potentiellement sĂ©duisant (Naomi Watts, Tim Roth ou mĂȘme Michael Pitt dans le rĂŽle du mĂ©chant aux gants blancs).

De l’original au remake, c’est exactement le mĂȘme film, que ce soit dans l’utilisation de la musique (John Zorn), les gĂ©nĂ©riques (introduction sur un blindtest de musique classique ; final sur le regard diabolique de Michael Pitt), les voisins paralysĂ©s par la peur blanche, les rĂ©fĂ©rences des deux tueurs (“Beavis et Butthead”), les aboiements intempestifs du chien, le couteau qui tombe dans le petit bateau, la tĂ©lĂ©commande qui permet de modifier le coup de thĂ©Ăątre moral d’une sĂ©quence, les cris de douleur et de colĂšre d’un pĂšre face Ă  son impuissance, les mouvements de camĂ©ra, les apostrophes face camĂ©ra, les plans-sĂ©quences cliniques, la rhĂ©torique des dialogues, les gestes maladroits, les dĂ©placements dans une piĂšce ou mĂȘme – maniaquerie oblige – les vĂȘtements qui semblent directement empruntĂ©s aux acteurs du prĂ©cĂ©dent.

Si, en dix ans, Haneke n’a pas changĂ© une ligne de son sermon moralisateur, ce n’est pas un hasard. Non pas pour se moquer du monde mais bien pour pointer du doigt les dĂ©rives d’une sociĂ©tĂ© calquĂ©e sur le modĂšle amĂ©ricain qui entretient un rapport toujours aussi pervers Ă  l’image, entre fascination et rĂ©pulsion, et jouit dĂ©sormais de spectacles de plus en plus poubelle. Et inutile de souligner que, pendant les dix ans entre l’original et le remake, la tĂ©lĂ©-rĂ©alitĂ© a pris une ampleur maladive et angoissante.

AprĂšs ce remake amĂ©ricain de Funny Games, Haneke a signĂ© Le Ruban Blanc et Amour, deux fois Palme d’or au Festival de Cannes. C’est d’ailleurs avec ce dernier qu’il a remportĂ© un Golden Globes du meilleur film Ă©tranger. Ironie : Haneke qui critiquait les dĂ©rives du cinĂ©ma Hollywoodien dans Funny Games a alors cĂŽtoyĂ© et affrontĂ© lors d’une soirĂ©e ses ennemis des annĂ©es 90. Comme un loup dans la bergerie.