Vous êtes-vous déjà demandé à quoi pouvait ressembler la scène homo et contre-culturelle de Tokyo à la fin des années 60? Tant pis, Funeral Parade of Roses répondra quand même à cette question et bien plus, à travers une cavalcade d’images somptueusement glamour, fun et touchantes, où des nippons en minijupes font de l’acting un mode d’existence.

PAR GEOFFROY DEDENIS

Pour son premier long, Toshio Matsumoto réutilise les techniques de ses courts-métrages expérimentaux. Recours aux images fixes, bandeaux de textes adressés au spectateur, discontinuité et répétition de mêmes scènes, il dynamite joyeusement les codes du cinéma et de la société japonaise en faisant rimer érotisme avec terrorisme. Une séduction trompeuse à l’image de la scène de sexe ouvrant le film, on y découvre morceau par morceau le corps d’Eddie, tête de poupée sur corps d’adolescent. Une déstabilisation effective qu’on soit hétéro ou non, puisqu’Eddie la star du film joue sur les deux tableaux, mi femme fatale, mi éphèbe délicat. Un travesti plus féminin que les femmes, filmé sous tous les angles, les yeux à demi clos, jouant l’orgasme. La sensualité polymorphe d’Eddie, suffit elle seule à méduser le spectateur jusqu’à la fin du film. Cette fascination hybride permet aussi d’allégoriser la forme du film qui mélange les registres et les régimes d’image. On passe du papier glacé aux parasites d’un écran télévisé mal réglé, de séquences cauchemardesques freudiennes aux manifestations anti-gouvernement des rues de Tokyo.

Funeral Parade of Roses dirige ses spots sur une communauté contaminée par l’underground américain, un cinéma gay ultra-self-conscious qui puise à pleines mains dans Genet, Jack Smith et cite de vive voix Jonas Mekas. Le voyage de l’androgyne est aussi confus que son genre, lors d’une de ses errances, Eddie atterrit dans un musée, où une radio qui commente l’exposition consacrée aux masques pose les questions questionnantes. Le monologue enregistré se met à discourir sur les masques que chacun porte, eux mêmes recouvrant une multitude d’autres masques. Une série de couches empêchant le contact avec le moi originel si tant est qu’il n’ait jamais existé. Eddie est un travesti, c’est par la négation de sa réalité anatomique qu’elle se donne à voir au monde, un masque d’une beauté subjuguante qu’elle perçoit si bien qu’elle finit par en oublier qui elle était. Les renvois à son passé d’ado triste à mourir, à son corps encore chrysalide rampant vers sa transcendance, dessinent progressivement les cassures d’une existence marquée par l’humiliation, la haine et l’homicide. Matsumoto reprend avec une adresse salutaire la trame d’œdipe Roi sur un mode décalé, queer, en jonglant avec le rire et la violence. Comme dans toute tragédie, on sait d’avance comment la boucle sera bouclée, mais ça n’empêche qu’on tombe à la renverse devant l’habileté de Matsumoto à transformer la relique, si bien qu’on en oublie ce qu’on attend.

Funeral Parade of Roses se rapproche du sujet pour mieux s’en éloigner, en faisant des va-et-vient dans et en dehors de la réalité, il prend ses distances avec le récit principal, pour bifurquer sur les conditions de vies réelles de ces hommes-femmes aux sourires noirs. La portée documentaire du film transparait sur le drame psychologique lorsque des extraits d’interviews sont insérés à l’improviste, ce sont d’ailleurs souvent les protagonistes du film – vivants quotidiennement en femmes – qui répondent aux questions. Lors de ces bouts d’entretiens, la mélancolie voilée des swinging-geishas fuite dans leurs réponses sincères et brutales, au sujet de leurs rêves, leur avenir, l’amour. Si les travestis portent un masque, celui-ci permet de mettre à jour les masques que tout le monde porte. Guevara, caution extrême gauche révolutionnaire du film, bien qu’étant un homme, porte une barbe postiche à la mode du Che, on se rend compte de la supercherie lorsqu’après un éternuement son menton redevient imberbe. Mais c’est aussi l’ensemble des individus du film – salarymen, gang de meufs, prêtre en habits de cérémonie… – qui est démasqué par les princesses aux faux cils. Bas les masques, la société n’est qu’un énorme carnaval refoulé, refusant d’admettre qu’elle est affublée d’un déguisement bien plus vulgaire – puisque non assumé – que celui de ces les garçons/filles à l’allure stupéfiante.

La notion d’altération de l’égo n’est évidemment jamais loin des drogues psychédéliques, qui ont débarquées au Japon aussi vite que les soldats américains sont venus occuper le pays – pour une durée toujours indéterminée. C’est un autre sujet abordé par Funeral Parade of Roses, une génération qui fait table rase du passé pré-Hiroshima et va encore plus loin que les occidentaux dans l’artifice, la débauche de sexe de drogue et de pop culture. Les queens de Matsumoto seront au final le visage de ce Japon vaincu par le capitalisme conquérant, la face d’ange atomique dont le sourire mimé dissimule les plaies inguérissables.

Tragédie œdipienne fardée, chronique sociale expérimentale et allégorie politique nihiliste, Funeral Parade of Roses arrive à faire tout cela sans jamais être intello ou ennuyeux. Une légèreté de ton miraculeuse avec des crêpages de chignons slapstickesques et une autodérision qui vient bloquer la violence lorsqu’elle devient trop réelle. Les séquences d’extases ivres dans la ville contrebalancent les moments de contemplation mélancolique d’une vie qu’Eddie tente de fuir. Cette jeunesse tokyoïte est pleine d’une énergie qui semble issue de la collision de l’ancien Japon avec le nouveau monde et c’est cette même puissance de destruction qu’elle retourne contre elle et l’univers entier. Un pressentiment de la catastrophe en marche qui fige le visage de porcelaine d’Eddie sur un paysage urbain qu’elle aimerait voir être submergé par les flots.

C’est ainsi que la lame du fatum s’abat immanquablement, lors d’un bouquet de roses final dont les piquants vous resterons dans les mains pour longtemps. Funeral Parade of Roses est dans la lignée des films contestataires de la nouvelle vague avec sa représentation d’une génération anti-autoritaire et parricide qui met sur le même plan la forme et le fond. La figure de ce père absent dont Eddie garde une photo soigneusement défigurée, comme pour se rappeler les blessures qui ne cicatriseront jamais. De nouvelles déchirures viendront s’ajouter aux premières lors du moment fatidique où elle découvrira qu’en fuyant son passé désastreux, elle est en fait tombée dans les bras du père qu’elle a si peu connu qu’elle a été incapable – tout comme lui – de le reconnaître. Œdipe reine, masque tendu vers un soleil qui ne brillera plus jamais, dévisage la foule de ses yeux troués, sous vos applaudissements.

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