Disponible en replay sur Arte, Friedkin Uncut,documentaire de Francesco Zippel, présenté à la Mostra de Venise 2018, revient sur la carrière d’un des plus grands cinéastes américains des années 1970 à aujourd’hui, qui confirme le proverbe selon lequel «nul n’est prophète en son pays». Une maxime dont l’origine biblique résonne fortement avec l’œuvre du réalisateur de L’Exorciste, fasciné par le mal et ses complexités – ses films sont parsemés d’anti-héros crépusculaires et de plongées au cœur des ténèbres.

Friedkin Uncut est étonnamment académique et linéaire pour un cinéaste auteur de films extrêmes, de leurs méthodes de tournage aux thématiques qui les traversent. Le documentaire de Francesco Zippel cristallise la récente réévaluation de William Friedkin, qui, depuis le milieu des années 2010, présente des restaurations de ses films et donne des «masterclass» en écumant les différentes cinémathèques et festivals du monde, ceux-là mêmes qui l’ont délibérément snobé pendant des décennies. Contrairement à ses contemporains du Nouvel Hollywood, dont on apprend dans le film qu’il ne se sentait pas particulièrement proche du fait qu’il n’était pas issu d’une école de cinéma, William Friedkin n’a pas eu l’honneur d’être l’une des coqueluches de Cannes ou de Venise.

Un désamour qui est certainement le fruit d’une incompréhension par rapport à l’œuvre d’un cinéaste d’abord auteur des énormes succès commerciaux French Connection et L’Exorciste. Un polar urbain et un film d’horreur, soit les deux genres de prédilection de Friedkin, qui ne font souvent pas bon ménage avec le cinéma d’auteur international. Toutefois, le désamour est partagé par le réalisateur qui affirme dans le documentaire détester toute forme de compétition entre les films, déclarant cette pratique «obscène».

Outre la participation et l’aplomb du principal concerné, Friedkin Uncut bénéficie de la participation de quelques paires, qui ne tarissent pas d’éloges à son encontre: Francis Ford Coppola, Dario Argento, Walter Hill, Quentin Tarantino ou encore Wes Anderson. Les interventions les plus intéressantes concernent certainement celles des plus proches collaborateurs du cinéaste (le chef opérateur Caleb Deschanel; Randy Jurgensen, policier et conseiller sur French Connection, Sorcerer ou Cruising etc.) ou bien celles de ses acteurs et actrices (Ellen Burstyn, Willem Dafoe, William Petersen, Michael Shannon, Juno Temple, Matthew McConaughey). En effet, elles sont souvent l’occasion, au-delà des simples anecdotes de tournage, d’en apprendre davantage sur les méthodes de travail du réalisateur.

On (re)découvre l’appétence de Friedkin pour les prises uniques, le refus des répétitions, les captations kamikazes (la course poursuite de French Connection au milieu du trafic new-yorkais) ou illégales (la conception des faux billets dans Police fédérale, Los Angeles calquée sur de vraies techniques de faux monnayage), ou encore la direction d’acteur minimaliste, en fonction du ton de chaque film. Un cinéaste de l’excès qui n’hésite pas à participer à de véritables opérations policières afin de s’en inspirer, ou à plonger sa caméra et Al Pacino au sein des clubs SM de Manhattan jusqu’à causer un scandale monstrueux et le désaveu de son acteur principal.

Friedkin Uncut rend un bel hommage à William Friedkin, à la manière du Lion d’or pour l’intégralité de son œuvre qu’il a reçu en 2013. Francesco Zippel va même jusqu’à s’entretenir avec les chefs d’orchestre qui ont travaillé avec lui sur certains opéras (Wozzeck, Aïda, etc.) depuis la fin des années 1990, son autre passion après la mise en scène de cinéma. Néanmoins, pour un film qui prétend présenter le portrait d’un «cinéaste sans filtre» (cf. son sous-titre), Friedkin Uncut fait hélas l’impasse sur ses faits d’arme les moins glorieux, qui pour la plupart méritent pourtant le détour: sa comédie policière The Brink’s Job, son retour à l’horreur domestique avec Le Sang du châtiment et le ratage de La Nurse, son thriller érotique peu inspiré Jade, ou même son brillant polar de commande Traqué avec Benicio Del Toro et Tommy Lee Jones.

De même, en dehors d’une évocation de ses débuts à la télévision, ses nombreux téléfilms – notamment un remake de Douze hommes en colère, ou encore les deux premiers épisodes de C.A.T. Squad, actioners burinés made in eighties – sont passés sous silence alors qu’ils servaient pourtant de gagne-pains entre deux échecs au box-office. Des facettes de William Friedkin qui font pourtant partie du personnage, et qui ont eu une incidence directe sur son œuvre, dont son passage à des huis-clos au milieu des années 2000 avec Bug et Killer Joe, productions moins couteuses que ses œuvres cultes, qui ont toutefois génialement perpétué sa fascination pour la démence et l’horreur qui dort sous le vernis du rêve américain.

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