[FRENCH CINÉMA] « À genoux les gars », « Sauvage », « Shéhérazade »: un vent d’air frais sur le cinéma français

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Trois films cannois qui déboulent ces prochaines semaines et qui devraient remplir un peu votre grille estivale, entre deux Ricard et une partie de mölkky.

PAR GAUTIER ROOS

Au rayon des films post-Weinstein, Cannes 2018 nous a servi de quoi alimenter bien des sujets de Stupéfiant ! : le revenge porn et la manipulation psychologique menant à un viol (À genoux les gars), la transsexualité et le regard pas toujours avenant des copines (Girl), les corps maltraités par la prostitution (Sauvage) et le consentement qui lui ouvre la voie (Shéhérazade), la pédophilie et la difficulté de l’outing dans le giron familial (Les chatouilles). A cela il fallait ajouter les films à sexualité-pas-vraiment-hétéro-normée, catégorie avec laquelle le festival se montre en général peu avare : une romance homo retraçant les années SIDA (Plaire, aimer et courir vite), le staff d’un porno gay décimé par un serial-killer à l’enfance pas toujours rose (Un couteau dans le cœur).

Manque de bol pour les traditionnels contempteurs du « cinéma à sujet », dont l’auteur de ces lignes fait en général partie : ces films étaient pour la plupart très bons, et si on peut supposer que nos sélectionneurs les ont retenus avec un morceau de zeitgeist à l’esprit, ce serait un bien mauvais procès d’affirmer qu’ils ne devaient leur place qu’à ça. Et si Frémaux et ses sbires avaient pour une fois réussi à contenter la presse cinéphile et les SJW un brin orthodoxes de chez AJ+ français ?

Trois films pondus en douce par des noms pas vraiment clinquants nous donnent envie de dire oui. À genoux les gars d’Antoine Desrosières raconte l’histoire d’un chantage à la sextape en banlieue que résume assez bien la fiche Allociné : En l’absence de sa sœur Rim, que faisait Yasmina dans un parking avec Salim et Majid, leurs petits copains ? Réponse : une turlutte encellulée sur smartphone que les deux meilleurs potes menacent de dégainer si Rim refuse de remettre le couvert.

Acclamé à la Semaine, Sauvage de Camille Vidal-Naquet ne lâche pas les baskets de son personnage Léo, tapin homo de 22 ans qui partage son temps entre ses promenades dans les bois et ses mises au tapis par des concurrents low cost (seulement 5 euros la pipe en provenance d’un pays de l’est) qui lui rappellent la dure loi du bitume. Tout le projet du film sera de questionner le trajet des bas-fonds vers le centre, le fait de rentrer dans le rang : faut-il embrasser pendant la passe ? Faut-il se maquer avec un vieux riche pour s’assurer des jours plus tranquilles ? Faut-il troquer son gitan way of life pour une hygiène de vie plus scandinave (cet archipel magique où l’indice de bonheur national brut est toujours très haut, et où tout le monde mange vegan sans broncher) ?

Présenté le lendemain, Shéhérazade de Jean-Bernard Marlin raconte l’histoire de Zachary, 17 ans et tout juste sorti de prison, qui, entre deux larcins, trouve le temps de s’enamourer de la fille des Mille et une nuits. Fille qui a la particularité de s’adonner elle aussi à la prostitution, cette fois dans les quartiers nord de Marseille, le Festival dessinant là une petite cartographie de la misère affective en France.

Premier constat : alors que l’initiation au sexe avait commencé l’année avec un voile pudique (Mektoub, Call me by your name, Mes provinciales), ces convois cannois viennent violemment rabattre les cartes, mêlant les pipes en quasi full frontal (À genoux les gars) et les plugs anaux d’une taille similaire à ceux disponibles place Vendôme (Sauvage). On ne fait pas de bonne littérature avec des bons sentiments, mais est-ce avec des scènes trash qu’on fait nécessairement un bon film ?

L’écueil serait justement là : se dire que glisser partout du soft-porn, des guns fights et des prothèses-bites plus ou moins bien faites suffirait à faire tabula rasa d’un cinéma de papa ankylosé. Malgré l’âpreté du monde extérieur (l’abandon ou l’absence des parents, les mandales qu’on prend de la part de ceux dont on ne devrait pas s’éprendre, le corps amoureux qu’on doit partager avec les clients du pavé), les films refusent tous la scène choc et la démonstration de force, assez malins pour rabattre leur héros sur la quête des choses les plus rudimentaires. Comment garder sa dignité quand deux loustics ont abusé de notre inexpérience sexuelle ? Comment trouver chaussure à son pied quand on livre des doses de sexe sur commande ? Comment concilier la confiance de celle qu’on aime avec celle des potes qui l’ont tricard ?

Ces trois récits d’initiation montrent tous des auto-sabordages naïfs, un amour de la chute qui balaie d’un revers de main le prisme bien arrangeant de la victimisation : c’est Zachary qui pense pouvoir régler son compte aux 15 mecs de la chicha du coin avec son seul cran d’arrêt, c’est encore Léo qui pense qu’en se relevant tout cabossé, il pourra conquérir un type qui vient de le balafrer à six ou sept reprises. L’apprentissage d’un monde illisible, qui refuse de leur faire des cadeaux (le premier se demande ce qu’est une ecchymose, le second un œdème). Mais ces cadeaux, les ont-ils vraiment mérités au juste ?

C’est un peu comme si tous les films semi-bons des années précédentes avaient gommé leurs défauts, gagné en épure et (disons le franchement) en maturité. Pas de scène complaisante où l’on va enquiquiner du beauf blanc sur une plage nudiste (Ava), pas de final douteux prenant en otage le spectateur (Divines), pas de type qui répond « Je suis séropo » quand on lui demande ce qu’il fait dans la vie (120 BPM). On constate avec joie que la scène ostensiblement tire-dans-le-tas du cinéma français n’est plus.

Prenez l’ouverture en trompe-l’œil de Sauvage (attention SPOILER) : après s’être entretenu en champ-contrechamp avec son médecin, le jeune Léo s’installe sur le billard pour se faire ausculter. Présentations, élastiques des gants qui claquent, interrogatoire patenté : on est clairement du côté d’un cinéma social vu et revu, ces instants confidences en caméra portée qui irriguent tant d’écrans, de cinéma comme de télé. Sauf que la scène change subitement de bord, et la visite médicale se transforme soudain en branlette tarifée, non sans provoquer l’hilarité un peu gênée de la salle, dialogues cochons à l’appui. Tour de force : sommes-nous dans un rêve, un fantasme, ou autre artifice de scénario souvent pratiqué pour ouvrir un film ? Nouvelle méprise : nous sommes bien dans le réel, c’est-à-dire le quotidien professionnel de Léo, avec tout ce qu’il a de brusque, de comique et d’improbable.

La frontalité du monde comme préalable esthétique : les trois films refuseront les échappées psychologisantes, le réel n’étant pas un lieu dont on se dérobe facilement. Ce qui n’empêche évidemment pas la légèreté, fil conducteur tenu jusqu’au bout par À genoux les gars, jamais trahi par le pathos de circonstance que son sujet aurait pu réclamer.

En bref, trois films qui valident un soupçon qui court depuis quelques semaines : 2018 est bien une belle année pour le cinéma français. Y compris pour ceux qui ne viennent pas vraiment de ce sérail-là : dans le sujet de Stupéfiant ! consacré à Cannes, Kenza Fortas, l’actrice de Shéhérazade, parle de son appréhension avant de « monter les escaliers » du festoche. Et si on arrêtait de « monter les marches » nous aussi ?

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