[BERTRAND MANDICO RÉDACTEUR EN CHEF] François Angelier, figure de France Culture et animateur de l’émission Mauvais Genres, propose une cartographie du cinéma-Mandichaos.

TEXTE : FRANÇOIS ANGELIER / COLLAGE : BERTRAND MANDICO

“Touchant le chaos, un seul adjectif existe, “chaotique”, qui n’en dit qu’une petite part, et la moins intéressante: le désordre, le fatras, un gaspacho ontologique et organique où tout se mêle à tout, un grand bric à brac où bric et broc, ces Gog et Magog cosmiques, s’entremêlent et s’entr’accouplent. Bref, un désir d’ordre plane sur ce foutoir, implicitement. “Chaotique” comme névrotique, psychotique définit un mal qui implore une remède, un acte thérapeutique: l’ordre! Qu’enfin on respire.

Alors qu’il existe au chaos un rapport câlin et amoureux, un lien maternel: le chaos devenant alors la matière-mère des rêves et de la vie, un plasma premier, grande nappe d’avant l’ordre, où rien n’est encore incarcéré dans la forme, soumis à clivage et partage, ces deux mamelles de la cosmogenèse. Tohu-Bohu se regarde tel Tristan et Isolde. Là toutes les formes restent latentes, les possibles sommeillent, le tout est riche de ces potentiels inactivés, c’est la soupe douce du néant premier, la somnolence placentaire.

Et l’on chercherait vainement, pour le dire à la manière de Breton, au cinéma de Bertrand Mandico une autre but que de se laisser câliner par le chaos, dorloter par le désordre, retrouver la grande immersion utérine, la sieste enchanté. Cinéma panbiologique, organique, où l’homme se détache à peine de la chose-reine. Le nez dans les herbes, les pieds au ciel, il nage dans l’air, boit la terre, mange de l’air à pleines touffes, il brasse les règnes moins avec allégresse d’un moissonneur qu’avec la patience d’un magicien, d’un maître cuisinier agençant ses senteurs, dosant le coup d’éclat des saveurs visuelles. On entre avec lui non dans un hangar de l’usine à rêve, mais dans l’atelier secret d’un brouilleur de cartes, d’un maître en confusion visuelle visant à libérer le monde de l’étouffante tutelle des formes, de l’abécédaire des concepts et du trousseau des mots-clés.

Voyant ses films on pense en boucle à cette phrase de Mary Shelley, dans sa préface à l’édition de 1831 de Frankenstein: “L’invention – on doit humblement le reconnaître – ne consiste pas à créer à partir du néant, mais à partir du chaos ; il faut en premier lieu disposer des matériaux.” Tout est là. Mandico “dispose des matériaux”mais comme le magicien dispose de ses créatures. La chaos propose, Mandico dispose, commence alors le Grand Jeu.

Et c’est sans doute au contact des Garçons sauvages que la chimie prend le mieux : tout y est voué à vivre, à vivre de tous les sangs et dans tous les sens. S’accomplit là le grand-oeuvre baroque de d’unir en un flux unique et panique tous les substances et l’entier monde des formes organiques, sexuelles, sociales. La grande sagesse serait donc de tourner le dos à la genèse, d’ignorer le diktat divin, de faire retour au chaos comme à la terre d’origine. La nostalgie de l’Éden ne serait-elle pas, en fait, un regret du chaos, du monde d’avant le grand formatage divin. Tel est sans doute le message caché du cinéma et de l’œuvre de Bertand Mandico, l’enfant chéri du chaos.” F.A.

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