Ce drôle de film réalisé par le frère de Danny Elfman appartient à ces petites bizarreries du cinéma US bricolées avec trois francs six sous, comme on les aime.

Discrètement sorti dans l’Hexagone en 1984, ce drĂ´le d’objet dĂ©cousu et fascinant dans lequel des personnages swinguent sur des mĂ©lodies pour oublier qu’ils sont peut-ĂŞtre en train de rĂŞver sort tout droit de l’imagination dĂ©glinguĂ©e d’une bande de zouaves mal Ă©levĂ©s qui avaient envie de s’amuser en dĂ©pit du bon sens sans oublier d’amuser ceux qui les regardaient s’agiter. Parmi ceux qui le portent au pinacle depuis toujours, on compte Tim Burton qui a toujours confessĂ© avoir puisĂ© ici une bonne part de son imagination dĂ©bridĂ©e. Peu Ă©tonnant: on retrouve tous les germes de la culture freak dans ce conte onirique shootĂ© Ă  Rod Serling qui essaye pour de rire de reprendre la structure de Alice aux pays des merveilles sans essayer d’atteindre son illogisme vertigineux et KafkaĂŻen. Le projet est nĂ© au moment oĂą Richard Elfman revient gonflĂ© Ă  bloc dans le Los Angeles de son enfance après de longs vagabondages avec JĂ©rĂ´me Savary et sa troupe du Grand Magic Circus. Le casting ressemblant Ă  un dĂ©filĂ© de freaks du cinĂ©ma US est reprĂ©sentatif de l’état d’esprit dans lequel il a Ă©tĂ© crĂ©e: Susan Tyrrell que l’on reverra par la suite dans La chair et le sang et Cry Baby; Joe Spinell, second couteau indispensable de la sĂ©rie B (Maniac, de William Lustig); ou encore HervĂ© Villechaize, connu pour ses prestations dans la sĂ©rie L’île fantastique). Le reste est composĂ© de membres de l’équipe (inoubliable Danny Elfman en diable) et surtout les Mystic Knights Of Oingo Boingo, troupe de Elfman composĂ©e de douze acteurs musiciens qui Ă©taient connus jusqu’ici pour fomenter des reprises de chansons populaires. Leur prĂ©sence – Ă©trange – Ă©tait indiscutable. Tout simplement parce qu’ils sont Ă  l’origine, eux aussi, de Forbidden Zone.

Au départ, Richard Elfman a filmé en 16mm une dizaine de numéros musicaux pastichant le jazz ou la culture juive. Ces numéros étaient interprétés par la troupe et il les a regroupés sous le titre The Hercules Family. Au fil du travail, il a décidé de réaliser un long en 35 dont la structure s’apparenterait à une succession approximative mais cohérente de sketches musicaux mis les uns à la suite des autres, basées sur les concepts des courts. Petit à petit, une histoire a pris forme. Celle d’une famille barrée qui emménage dans une maison dont la cave possède une entrée vers la cinquième dimension (baptisée par les personnages «zone interdite»). La fille bimbo qui revient à peine de ses études en France (Marie-Pascale Elfman, régal de personnage Arielle-Dombasldien) profite de l’occasion pour la visiter et rencontrer tout un univers loufoque et festif régi par le roi Fausto (un nain) et la reine Doris (une névrosée autoritaire). Bien entendu, l’histoire n’est qu’un prétexte pour accumuler les situations rocambolesques en apposant des morceaux de comédie musicale. Le principe n’est pas sans évoquer The Rocky Horror Picture Show – avec lequel il ne partage pas tant de points communs – et finalement Charlie et la Chocolaterie, que beaucoup qualifiait à sa sortie de Rocky Horror Picture Show pour les enfants. Sauf que contrairement à ce qui se produisait dans le Burton, il émanait de Forbidden Zone un vrai éloge de la marginalité enchantée et un vrai amour pour ceux qui refusaient d’appartenir aux normes. Richard Elfman proposait un style artisanale totalement en adéquation avec le sujet qui servira, selon Burton himself, d’inspiration à L’étrange Noël de Monsieur Jack.

De son budget (faible) à son contenu (barré), ce film révèle un bon esprit underground. Elfman a visiblement construit son intrigue sur l’idée que l’astuce compense l’absence de moyens et là-dessus, il n’a pas tort. Le jeu des comédiens reposait essentiellement sur l’improvisation à l’exception de quelques numéros musicaux qui étaient répétés. Le choix spécieux du noir et blanc explique autant une contrainte économique qu’un hommage au cinéma de Todd Browning. Tous les acteurs entretiennent une relation étroite avec le réalisateur à commencer par l’actrice Marie-Pascale Elfman qui, comme son patronyme l’indique, était sa femme à la vie. Sans en avoir l’air, son accent français ajoute à l’hommage Browningien (se souvenir de l’accent de certains personnages de Freaks). La reine évoque, elle, une Edith Massey bis échappée du Desperate Living, de John Waters – en plus maigre toutefois. Le résultat est un modèle de bordel maîtrisé: si le spectateur ne sait pas là où il se dirige, on sent en revanche derrière la caméra une détermination à nous promener dans des faux décors tocs repris du Cabinet du docteur Caligari et des séquences d’animation rétro au gré d’une bande-son – signée Danny Elfman – qui explose les standards. A condition de se laisser contaminer par la douce folie et les beaux cartoons réalisés par Max Fleischer, la balade propose une gamme variée d’humour et enthousiasme au-delà des espérances. Dommage que Elfman ait attendu plus d’une dizaine d’années avant de reprendre la caméra pour signer l’inédit Shrunken Heads, en 1994. Mais on ne naît pas culte, on le devient.

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