La comĂ©dienne Florence Giorgetti est dĂ©cĂ©dĂ©e Ă  75 ans. Yann Gonzalez, qui l’a dirigĂ©e dans Un couteau dans le cĹ“ur, lui rend hommage au nom du Chaos.

«Il faudrait raconter la beauté, la folie, la liberté, l’incandescence de Florence Giorgetti. D’autres pourraient le faire bien mieux que moi, je pense à ceux qui l’ont aimée si longtemps, à son époux et complice Robert Cantarella, qui lui a offert tant de grands rôles au théâtre, mais aussi à son ami de cœur Nicolas Maury qui l’a dirigée l’année dernière sur scène dans une adaptation d’Hélène Bessette (Ida ou le délire) et il y a trois ou quatre semaines à peine dans son premier long métrage en tant que cinéaste, Garçon Chiffon. C’est grâce à eux que j’ai rencontré Florence début 2017 et que je lui ai proposé d’apparaître amicalement dans Un Couteau dans le cœur en tâchant de la filmer en «dame lumière» de backroom avec une affection inversement proportionnelle au temps qui lui était imparti à l’écran.

J’aurai donc connu Florence près de trois ans. Trop peu pour faire un portrait d’elle, suffisamment pour dire la joie des moments passés en sa compagnie et la connivence immédiate qui s’est tissée entre nous. Dès notre deuxième rencontre, on ne parlait déjà que d’amour et de sexe, car Florence avait cette capacité à se foutre des conventions d’usage et à entrer pleins phares dans l’intime. C’est en partie pour cela que les pédés, jeunes ou moins jeunes, l’adoraient et ne se lassaient jamais de sa parole, de ses récits. Florence était absolument, outrageusement femme. Mais elle était aussi très pédé, jouisseuse, impudique, sans tabous. N’y voyez pas d’incompatibilité. Une de ses plus grandes histoires d’amour, Florence l’avait d’ailleurs vécue avec un homme homosexuel, et cette passion violente, sauvage, absurde et terriblement singulière, pourrait faire à elle seule l’objet d’un film délirant ou d’un roman halluciné – je crois d’ailleurs que Florence avait commencé à l’écrire et peut-être même achevé.
Immense figure du théâtre à la persona extraordinaire, Florence aura également traversé le cinéma français avec une effervescence peu commune. Plus de 80 films (et pas la moindre ligne d’hommage dans Libé ni Le Monde, shame on you guys, NDY) qui forment un ensemble hétéroclite, irréductible, naviguant de La Grande Bouffe du génial Ferreri (dont il faudrait réévaluer d’urgence toute l’œuvre visionnaire et ultra sentimentale) au magnifique Once more de Vecchiali (sans doute le plus beau film de Florence), en passant par d’innombrables nanars, incunables et autres curiosités mystérieuses. Pendant plus de 50 ans, Florence aura imprimé sur la pellicule une forme de naturel sexué, d’érotisme franc et de débordement affectif dont l’une des occurrences majeures, en tout cas le plus reconnue de sa carrière, demeure le rôle de Marylène, shampouineuse à la vitalité inouïe et contrepoint au personnage effacé de la jeune Isabelle Huppert dans le touchant La Dentellière de Claude Goretta. Parmi les incongruités cultes de la filmo de Florence, il faudrait mentionner Flashing Lights, dans lequel elle assure en mante religieuse massacrant des mecs homos (encore!) à tour de bras dans le New York interlope et pré SIDA de la fin des années 70. Le tout mis en scène par le producteur/réalisateur de pornos gays Jacques Scandelari et photographié par le merveilleux François About. Ou encore, dans une veine proche, Un Escargot dans la tête de Jean-Etienne Siry (champion du fist-fucking et auteur du vénéneux Poing de Force) avec, à la clé, un autre personnage de nana frappadingue à la sexualité trouble. A noter aussi que Florence fut la troisième – et cependant invisible – incarnation de la Conchita de Buñuel dans Cet Obscur objet du désir puisqu’elle assura le doublage de Carole Bouquet et d’Angelina Molina, comme pour parfaire et lier le trouble de cette héroïne aux multiples visages. On pourrait enfin citer quelques seconds rôles saillants chez des cinéastes aimés tels que Laurent Achard (Le Dernier des fous), Danièle Dubroux (L’Examen de minuit), Bertrand Blier (Calmos), Peter Foldès (Je, tu, elles…) … Se souvenir de ses apparitions en mégère homophobe dans le très beau Jours de France de Jérôme Reybaud ou en bourgeoise opprimée dans le superbe et méconnu Les Terres froides de Sébastien Lifschitz. Redire encore et encore, once more, combien elle nous a marqué chez Vecchiali, dans un numéro d’équilibriste exhib’ et à fleur de peau, à la fois gracieuse et obscène, corps à cœur, transie d’amour et de peur. Et parce qu’on ne peut se résoudre à conclure et qu’on voudrait continuer de découvrir, de voir et d’écouter Florence, égrenons les doux titres de films oubliés mais auxquels il nous est permis de rêver car tous racontent quelque chose de cette femme qu’on aimera à jamais: Subversion, Massacre pour une orgie, Jerk à Istanbul, Souffle de minuit, Le Revolver et la rose, Melancoly Baby…» Y.G.

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