Cette fresque exotique taxĂ©e de pornographie a Ă©tĂ© tournĂ©e durant l’Ă©tĂ© 1962 Ă  New York avec seulement 300 dollars, sur du 16mm au grain et Ă  la surexposition rĂ©sultant de l’utilisation d’une Ă©mulsion pĂ©rimĂ©e. Comme quoi il est possible, avec peu de moyens, de rĂ©volutionner une manière de penser le cinĂ©ma. ConsidĂ©rĂ© comme pornographique, Flaming Creatures reste un must du cinĂ©ma underground US, ayant influencĂ© Kenneth Anger, John Waters et Andy Warhol.

PAR ROMAIN LE VERN

Il existe des anecdotes de cinĂ©ma que certains exĂ©gètes aiment Ă  rĂ©citer dans des livres consacrĂ©s Ă  la censure au cinĂ©ma avec parfois plus ou moins d’exagĂ©ration pour entretenir le rideau de fumĂ©e d’un mythe (le scandale Ă©tant parfois plus intĂ©ressant que l’objet du scandale). Ce qui a frappĂ© Flaming Creatures, de Jack Smith (mort du sida en 1989, Ă  57 ans), relève du prodige. A peine diffusĂ©, il a Ă©tĂ© purement et simplement banni des Ă©crans. Le premier Ă  prendre sa dĂ©fendre et Ă  se mettre en danger pour le sauver, c’est Jonas Mekas, son producteur, conscient d’avoir une bombe en sa possession. Pour faire la nique Ă  la censure, il le diffuse en secret dans le grenier de son hĂ´tel Ă  quelques personnalitĂ©s influentes (Jean-Luc Godard, Roman Polanski, Agnès Varda) et en dissimule les bobines lors de ses dĂ©placements.

Quelques mois plus tard, c’est au tour de Ken Jacobs, un ami proche de Smith, de se faire arrĂŞter par les autoritĂ©s pour avoir osĂ© le prĂ©senter publiquement. A l’Ă©poque, montrer Flaming Creatures, et surtout le voir, constitue un crime. Les annĂ©es passent et cette rĂ©putation stimule les plus curieux : Kenneth Anger le regarde en douce et en tombe amoureux. John Waters dĂ©couvre qu’il est possible d’Ă©riger le mauvais goĂ»t en art. Andy Warhol explose de jalousie. PĂ©dro Almodovar s’en servira pour nourrir son cinĂ©ma de la Movida.

Pour dĂ©crire cette expĂ©rience de moins d’une heure, qu’il faut impĂ©rativement considĂ©rer dans des conditions optimales, Flaming Creatures ressemble Ă  une orgie dĂ©cadente dans un long happening expĂ©rimental, descendant des fantasmes de Genet et de Burroughs. On y voit des «crĂ©atures flamboyantes» en pleine frĂ©nĂ©sie sexuelle, essentiellement des travestis, recrĂ©ant Hollywood dans un studio aux allures de bordel cauchemardesque. Pour Jack Smith, il s’agit ni plus ni moins que d’une version dĂ©gĂ©nĂ©rĂ©e de La femme et le pantin, de Joseph Von Sternberg (1935). Les influences de son orgie dionysiaque tiennent autant de l’âge d’or Hollywoodien que de la sensualitĂ© orientaliste, des films de vampire que de la tragĂ©die grecque, du fĂ©tichisme que du travestissement (au sens propre et figurĂ©).

Alors connu pour ses performances, ses dĂ©cors de théâtre, ses collages et ses dessins, Smith bidouillait le glamour et les icĂ´nes Ă  sa sauce en mĂ©langeant Delacroix, VĂ©ronèse et le parfum Shalimar, en concevant lui-mĂŞme les costumes portĂ©s par les acteurs et en greffant une bande-son de Tony Conrad (The Flicker), intĂ©gralement composĂ©e de morceaux de films phares des annĂ©es 30. Une combinaison impure mais poĂ©tique et unique qui l’a placĂ© comme la grande figure prĂ©-Warholienne du Lower East Side. Ce n’est pas pour rien que Mekas le qualifiait, avec une sincère admiration, de «cinĂ©aste baudelairien» et qu’il est rapidement devenu un parangon de la contre culture amĂ©ricaine, issu du New American Cinema (qui deviendra «underground»).

Ce qui a dĂ©marquĂ© Jack Smith des autres rĂ©side dans son penchant pour une esthĂ©tique glam camp dont on trouve les restes aujourd’hui chez des artistes queer comme Todd Haynes (le groupe composĂ© entre autres par Brian Molko dans Velvet Goldmine s’appelle «Flaming Creatures»), Joao Pedro Rodrigues (Mourir comme un homme) ou John Cameron Mitchell (Hedwig And The Angry Inch et Shortbus). Ce qui empĂŞche Flaming Creatures de se rĂ©duire Ă  une dimension sulfureuse et au fond anecdotique, c’est l’innocence artisanale avec laquelle cette recrĂ©ation du monde a Ă©tĂ© conçue, en particulier dans les accessoires, et surtout son aspect purement rĂ©gressif. C’est pour cette raison que les «allusions» jouent un rĂ´le important entre ce qui se passe rĂ©ellement Ă  l’Ă©cran pendant les Ă©bats et ce que l’on en dĂ©duit. Cette technique du trompe-l’Ĺ“il provoque moins des amalgames qu’elle appelle des oxymores comme l’anĂ©antissement Ă©panoui, la joie triste, l’ivresse tragique. Pour donner un exemple, les dĂ©cors et les vĂŞtements sont tellement kitsch que tout est surlignĂ© pour que l’on comprenne que tout est faux. En revanche, ce qui s’y joue est authentique, comme «instantané», sur le vif. A travers l’affirmation d’une gestuelle et d’une chorĂ©graphie dans cet univers confus de sens, l’improvisation n’a jamais paru aussi «mise en scène» et le chaos, aussi «organisé».

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