La chute d’un pasteur calviniste dĂ©vorĂ© par le doute face au monde, Ă  la vie, Ă  l’Église, au grand manitou, orchestrĂ© par un Paul Schrader en pleine forme, prĂšs de quarante ans aprĂšs Hardcore.

PAR SINA REGNAULT

Ethan Hawke, Ernst Toller, ancien aumĂŽnier militaire, vit paisiblement dans l’une des premiĂšres Ă©glises rĂ©formĂ©es de l’Est jusqu’au jour oĂč il rencontre Amanda Seyfried (mariĂ©e Ă  un gars dĂ©pressif, obsĂ©dĂ© par le rĂ©chauffement climatique) qui lui livre ses douleurs, et en particulier le fait qu’elle soit encouragĂ©e quotidiennement Ă  avorter pour cause que le monde est vouĂ© Ă  sa destruction. Un enfant qui, selon son homme, grandirait dans le chaos d’une planĂšte de plus en plus chaude et oĂč des millions de personnes se retrouveraient dĂ©placĂ©s par la maladie, les moustiques et les guerres. Une sinistre vision Ă  laquelle le pasteur, invitĂ© Ă  s’entretenir avec lui, rĂ©pond par la procĂ©dure 5 du bon chrĂ©tien: il y a de l’espoir et du dĂ©sespoir en chacun de nous, Ă  chaque minute; cela fait partie du monde. Un Ă©change cependant marquĂ© par une interrogation finale que le mari laisse Ă©chapper avec bon sens: Will God Forgive Us?

Nous pardonner de quoi ? De dĂ©truire son Ɠuvre : le monde – avec nos machines, notre technologie, etc. Vaste question qui rĂ©sonne quelque peu dans l’esprit du pasteur. Mais on est aux USA, et dans la partie la plus aiguisĂ©e du protestantisme amĂ©ricain: le calvinisme, nĂ© sur l’autel des massacres. En effet, puisqu’il se sait pardonnĂ© et sauvĂ© par J-C, le chrĂ©tien de cette catĂ©gorie peut conduire sa vie comme bon lui semble Ă  condition de faire une promesse de foi Ă©ternelle et absolutiste. Ce qui a conduit, avec les annĂ©es, Ă  une relativisation de tous les pouvoirs humains: religieux, dogmatiques, politiques ou scientifiques. Dit vulgairement : puisque dieu pardonne tout, on peut faire n’importe quoi. Par le biais d’un ultra libĂ©ralisme spirituel propre aux États-Unis, Schrader met en scĂšne la volontĂ© de chacun de mettre des ƓillĂšres et de classer la question du changement climatique dans la catĂ©gorie de fantasme (de futur lointain, d’évĂ©nement imaginaire, contingent). Cependant, la rĂȘverie devient rĂ©alitĂ© Ă  partir du moment oĂč le pasteur commence Ă  voir les premiers «signes»: une image d’ours blanc squelettique, un animal mort au pied de sa paroisse, une riviĂšre polluĂ©e, des ocĂ©ans toxiques.

ProstrĂ© devant son Ă©glise, Toller ne tardera pas Ă  ajouter le dernier mot de son fidĂšle sur la pancarte et Ă  ressasser l’échange en boucle
: «Vous ĂȘtes sĂ»r rĂ©vĂ©rend? Il nous pardonnera 2050? 2080? Mon enfant sera encore vivant et la terre sera dĂ©jĂ  quasiment dĂ©truite » Une logique imparable qui fait froid dans le dos. MĂȘme nous, humbles nomades, on ne ressent pas l’envie pressante d’ĂȘtre d’accord avec lui mais la science existe et lui donne raison sans arrĂȘt. C’est sans doute le plus terrifiant. Le film avance comme un dĂ©lire, un thriller psychologique oĂč, pour la premiĂšre fois, l’Homme est le tueur et le crime parfaitement lĂ©gal, partagĂ© par tous, dans la plus globale et ignorante normalitĂ©. Un cauchemar proche de la maladie mentale subitement dĂ©clarĂ©e qui n’en serait pas une. Tourments, angoisses, alcoolisme, tentatives de suicide s’enchainent dans la tĂȘte du pasteur, empruntant les codes visuels et narratifs du genre : incrustation de visions, montĂ©e en tension, 4/3, cloisonnement. Au bout d’un moment, et Ă  force de nous obscurcir, c’est un peu comme si L’Esprit de CaĂŻn rencontrait Al Gore.

Ayant commencĂ© sa carriĂšre en tant que scĂ©nariste pour Scorsese (Taxi Driver, Raging Bull), Paul Schrader n’a aucun mal Ă  maitriser son projet et fait l’économie, au possible, d’élĂ©ments visuels qui pourraient le faire basculer dans la catĂ©gorie mĂ©ta ou abstraite. Au contraire, il nous plaque contre le sol, lĂ  oĂč, dirait-on: on pourrait ressentir la terre tourner sur elle-mĂȘme, Ă  des centaines de milliers de kilomĂštre heure, jusqu’à son implosion.

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