Entre les courts et les longs, la compèt et le hors-compèt, les projos et la ripaille, le Chaos fut bringuebalé de toutes parts au FIFIB 2020 (Festival international du film indépendant de Bordeaux) qui s’est déroulé du 14 au 19 octobre. Retour sur cette 9ème édition copieuse, où les belles découvertes étaient notre morceau de bidoche quotidien!

À l’abordage – Guillaume Brac
Dans un geste qui rappelle son beau Conte de juillet (2018), Guillaume Brac embarque des étudiants du Conservatoire National Supérieur d’Art Dramatique de Paris dans la torpeur estivale, ici dans un camping de la Drôme. On y suit les déconvenues amoureuses des uns, les ouvertures au monde des autres, et on s’amourache de la petite harmonie de groupe que Brac réussit à créer entre des personnages provenant, car c’est bien là le propos, d’horizons et de classes différentes. Une petite merveille qui arrive à capter, tout comme le clairement sous-estimé Le ciel, les oiseaux et… ta mère! (1999), tout ce qui fait qu’on ne passe en fait jamais ses vacances ensemble: rencards amoureux, sessions sportives qui ne sont pas du goût de tout le monde, blessure de Machin qui ne pourra pas nous accompagner en boîte ce soir… Du karaoké du coin aux nuits dans des tentes “odeur de pisse”, certaines scènes sont à tomber par terre: on vous reparle de ce bijou très vite!

Romance, abscisse et ordonnée – Louise Condemi (un court lorgnant vers du moyen: 27 minutes)
L’adolescence un brin décevante de Romane prend un tout autre sens lorsque le charmant Diego se ramène au lycée avec une nouvelle coupe de cheveux. La cour de l’établissement aux couleurs verdâtres se transforme en terrain de chasse: comment engager la conversation avec ce gaillard peu prolixe d’un mètre 80? Curieux teen-movie à la première personne (c’est-à-dire sans l’aide de la bestah qui dispense ses conseils ou de la confidente mal dans sa peau qui regarde ses copines batifoler sans avoir la chance de goûter au précieux sésame), Romance, abscisse et ordonnée se situe au croisement esthétique des Beaux gosses, Mean Girls et Napoleon Dynamite. Et restitue avec panache ce que c’est de se retrouver devant une target hébétée qui n’a absolument rien à nous dire, trouvant tout “cool” ou “chouette” (parfois “chouette” ou “cool”), adjectifs qui ne peuvent que propulser la discussion vers le ravin du malaise. Mention spéciale pour la subtile touche féministe apportée à la fin, qu’on ne vous révèlera pas ici: allez le voir au Smells Like Teen Spirit Festival, qui prend ses quartiers au Grand Action du 29 octobre au 3 novembre. Aves vos masques customisés, bien évidemment.

The Last Hillbilly (Diane Sara Bouzgarrou et Thomas Jenkoe) – ACID 2020
Qui a dit que documentaire ne pouvait pas rimer avec choc esthétique? Plongée fiévreuse au sein d’une famille des Appalaches (cette Amérique des collines présentée par le protagoniste principal comme “violente”, “consanguine” et “locomotive du vote Trump”), The Last Hillbilly est une embardée sur les terres de Faulkner et de James Agee, cette Amérique profonde évidemment bien plus loin de nous que New York ou LA, passée à côté de la silicon-valleyisation du monde. Mais c’est aussi un film sur le désarroi générationnel: “téléphones, tablettes, YouTube: tout ce que vous aimez est nouveau” assène le père de famille aux marmots, irréductible Mohican qui comprend bien que le monde qu’il a connu est en train de vivre ses derniers feux. Le film balance entre élucubrations dark et incartades lumineuses, portées par les distractions des enfants by the river et leurs extravagantes saillies: voilà un film indispensable qui aura besoin de vous le 2 décembre prochain.

Avant Tim – Alexis Diop (moyen-métrage)
Grand prix mérité de la compétition contrebande: un histoire d’amour qui part en eau de boudin, captée à travers des souvenirs VHS disséminés sur plusieurs époques et visionnés des années plus tard par le fils du couple en question. Ça sent bon les papiers peints saumâtres, les bananes K-way vertes et fuchsia des années 90 (l’époque où elles étaient encore d’un prix abordable), les jalousies familiales qu’on est forcé de garder pour soi. Le tout filmé avec un dispositif qui rappellera comment la possibilité même d’un zoom numérique suffisait alors à nous amuser. Et voilà comment un caméscope destiné à filmer l’ambiance des vacances devient le témoin gênant d’une intimité qui part en vrille. C’est la très belle idée de ce court où figurent notamment Pauline Lorillard et Françoise Lebrun: mesurer l’écart qui sépare cette époque du monde d’aujourd’hui, où tout le monde est équipé d’un smartphone et où, paradoxalement (ou au contraire bien logiquement), personne ne songerait à enregistrer ces petits moments de rien, vestiges d’un monde déjà passé. Avec une musique originale de Casual Melancholia.

Teddy – Ludovic Boukherma, Zoran Boukherma (Cannes 2020)
Quand P’tit Quinquin rencontre Grave: du body-horror champêtre dont on vous parlait déjà à l’Etrange Festival, greffé aux rêves d’élévation sociale qui affleuraient dans le truculent Willy 1er (faire du pèze, avoir un appartement, posséder un scooter…). Anthony Bajon y récite littéralement toute ses gammes – c’est bien simple: il ne foire pas une seule de ses répliques – s’imposant déjà comme le taulier rafraichissant du cinéma d’auteur français. Le film réussit peut-être mieux dans sa veine satirique que dans sa mue vers le genre mais il n’en reste pas moins une exquise plongée dans un Sud pittoresque, bien aidé par un soin minutieux apporté à chaque personnage. Les cinéastes préférant le décalage farfelu plutôt que que le recours au levier – tant éculé dans un cinéma français désireux de faire passer des messages – de la pitié. Une énième bonne pioche à mettre au profit de The Jokers.

Camille sans contact – Paul Nouhet (court-métrage)
C’est l’été a Paris, et Maxime a une révélation: la jolie caissière de la supérette ne l’intéresse plus. Il ne sait pas comment lui annoncer la terrible nouvelle, d’autant qu’il ne lui a encore jamais adressé la parole… Il est des films dont on comprend en trois plans qu’ils sont faits pour nous. Camille sans contact, avec ses deux héros en pantacourts gravitant dans le 19ème arrondissement, est taillé dans ce bois-là: on s’invente des films pour ne pas passer à l’action, on donne des conseils de coeur à son pote alors qu’on est soi-même une truffe, et on ne fait finalement jamais la rencontre tant espérée. Il y a quelque chose ici de la fameuse collection de Pierre Chevallier pour Arte, Tous les garçons et les filles de leur âge, qui apporta tant de choses au cinéma des années 90: autant dire que c’est un cinéaste qu’il va nous falloir suivre.

Passion simple – Danielle Arbid (Cannes 2020)
Assurément le film de fesses de ce festival, tiré du roman d’Annie Ernaux, passé entre les mains de trois producteurs différents et finalement là, sélectionné à Cannes et dans moults festivals. Ou comment la géniale Lætitia Dosch brûle de passion pour un homme, à tel point vampirisée qu’elle manque d’écraser son gamin en le déposant à l’école. Le film se divise en deux catégories: les scènes ou Lætitia copule avec son Jules (l’inventaire des positions ne se réduira donc pas au bon vieux missionnaire), et celles où elle attend son retour au bercail, ce qui en fait déjà un film quasi-expérimental, brûlant d’un feu étrange qu’on a peu vu au cinéma. Dommage que l’amant en question soit un ruskov plutôt fadasse dont on peine à s’enticher, tellement réduit à un rôle de (passez-nous l’expression) garage à bites que notre attention décline quelque peu à mesure qu’il revient prendre sa dose de sexe journalière ou hebdomadaire. Serions-nous une nouvelle fois victimes du méchant male gaze?

Just 6.5 (La loi de Téhéran) – Saeed Roustayi
Devant nous remplir la panse, nous avons fait l’impasse sur ce polar iranien dont on nous avait dit le plus grand bien. Mal nous en a pris puisque le film a remporté le Grand Prix de la Compétition internationale. Et qu’il a extrêmement bonne presse depuis son passage à Venise l’an dernier: on en parle comme d’un French Connection perse collant aux basques d’un flic déterminé, traquant un ponte de la drogue. Une évocation réaliste des ravages de la drogue dans le pays, qui comptabilise 6,5 millions de junkies, notamment dans les couches les plus pauvres de la population. C’est aussi moralement ambigu que du Billy Friedkin: voyez comme on en parle bien même sans l’avoir vu (merci IMDB et Senscritique).

Mon cœur s’invente des souvenirs – Luc Battiston (court-métrage)
Dans une forêt, une femme pourchasse un homme gambadant tel du gibier. Elle s’invente des souvenirs avec cet objet de ses fantasmes, tantôt filmé comme un corps viril, tantôt filmé comme un petit cousin de 14 ans en slibard blanc Petit bateau. Un songe éveillé sans dialogues, enchaînant les ruptures de rythme, les transes chorégraphiques et les bifurcations kitsch greffées à un élégant univers guiraudien. Le chaos ne s’était donc pas trompé dans ce portrait du Saint-Luc!

Vaurien – Peter Dourountzis (Cannes 2020)
On vous parle de ce premier long traquant le bétail humain dans les bas-fonds limougeauds ici même: vous devriez réentendre parler de ce film ambigu starring un Pierre Deladonchamps hâbleur mais un peu tueur sur les bords à sa sortie le 13 janvier prochain.

Shakira – Noémie Merlant (court-métrage)
Shakira, Shakira. Impossible de ne pas avoir la petite voix de Wyclef en tête au moment de prononcer ce titre. Un court de Noémie Merlant dont on nous parle depuis des mois et des mois, ayant chopé le grand prix de la compétition française, et racontant l’intégration d’une jeune rom dans le groupe du “gang aux pinces” (une bande de casse-cous n’ayant pas forcément l’habitude d’effectuer leur besogne nocturne avec des femmes) afin de sauver sa famille de l’expulsion. Ça commence comme un court de festival “exotisant” comme on en a vu des centaines, et ça finit en pétarade Shéhérazade dans les recoins sombres des nuits parisiennes, retranscrivant bien la menace multiple qui guette cette jeune Rastignac du tiers-monde: au sein du gang de petites frappes qui ne voient pas forcément son intégration d’un bon oeil, mais aussi au sein de la police (qui ne voit pas forcément son intégration d’un bon oeil non plus…). Malgré quelques scènes un peu attendus, un réel talent de mise en scène qui capte avec électricité une nuit qui vire au cauchemar: une nouvelle face de la Merlant qu’on ne connaissait pas!

Sème le vent – Daniel Caputo (Berlinale 2020 – Panorama)
Après trois années d’absence, une jeune femme ayant plaqué ses études d’agronomie rentre chez elle dans les Pouilles: elle découvre un père criblé de dettes, une région sinistrée, des oliviers dévastés par un emmerdant parasite. Elle découvre surtout que plus personne n’a la force de se battre pour ses idéaux, impuissants qu’ils sont face au désastre écologique et capitaliste (c’est vrai que ça demande un sacré courage!). Dans un repli quasi autistique, la jeune Nica va devoir trouver seule la solution sous peine de virer elle aussi vieille schnock à l’âge précoce de 21 ans… Voilà un film italien d’une élégance folle, qui avance sans effusion de force ni soubresauts, et qui comporte pourtant son lot de plans qui impriment la rétine: une fable écolo qui traite aussi de dislocation familiale et qui n’est, à ce titre, pas sans rapport avec La Nuée de Just Philippot.

Dustin – Naïla Guiguet (court-métrage)
On aurait adoré adhérer pleinement à ce court qui fait son petit buzz depuis son annonce à la Semaine de la Critique, et dont le pitch avait tout pour nous plaire: une soirée dans un hangar désaffecté, vitaminée par les 145 bpm de la techno et ce que les spots de prévention ont coutume d’appeler des stupéfiants. Le tout vu et vécu à travers les yeux d’une jeune transgenre et son indéfectible bande, including Félix Maritaud. La folle nuit se poursuit dans un appart, captant les affres de la redescente: à l’unisson de la fiesta succède la mélancolie, dans laquelle on ne peut entrer que livré(e) à ses tourments personnels. On sent bien l’intention qui affleure: une cinéaste qui souhaite encapsuler quelque chose des soirées passées en compagnie de ses buddies frayant avec une certaine marginalité, ainsi que le regard craintif qui se pose sur eux une fois qu’ils ont quitté leur refuge (la fiesta, bien évidemment). Mais quand survient le clap de fin, on reste un peu sur notre faim, déçus de ne pas avoir fait connaissance avec tout le groupe (exemple: ce membre de la bande qui a l’air d’avoir 14 ans et dont chaque apparition fait mouche). Mais n’est-ce pas ça aussi, une soirée: des gens qui désertent avant qu’on leur ait adressé la parole et un dénouement abrupt qui nous laisse en état de manque?

LAISSER UN COMMENTAIRE

S'il vous plaît entrez votre commentaire!
S'il vous plaît entrez votre nom ici