Avec son regard de diamant triste, Christine Pascal, actrice et réalisatrice très aimée au Chaos, traversa le cinéma français des années 70 comme une jolie comète. Une douceur apparente qui, selon la concernée, n’était probablement qu’un masque. Avec Félicité, son premier film où elle est à la fois devant et derrière la caméra, elle se donne tant et si bien corps et âme qu’elle creusera sa tombe pour les années à venir, avant de se diriger vers un cinéma plus commercial via La Garce, de régler ses comptes avec le milieu dans Zanzibar et de connaître enfin reconnaissance et succès avec le fort émouvant Le petit prince a dit.

Sélectionné à la Quinzaine des Réalisateurs en 1979, Félicité effraya la critique à sa sortie. Pourquoi une femme se servirait-elle du cinéma pour parler d’elle en des termes aussi peu gracieux? Une femme qui ose, ça fait peur. Le message des professionnels de la profession est clair: «Christine, va te faire psychanalyser ailleurs». Âgée alors de 26 ans, la jeune femme n’avait aucune visée féministe en réalité, ne considérant même pas le film comme tel. Sans doute parce qu’il ne s’agit pas d’un féminin éclatant, ne revendiquant ni égalité ni supériorité. Mais c’est en cela aussi qu’il agite son importance: c’est un portrait sans concession d’une femme ni totalement victime, ni foncièrement triomphante, capable du pire dans les gestes et dans les mots.

À la même période, une génération de cinéastes femmes, dont on prononce aujourd’hui les noms à voix basse, préparait un terrain qui ne cherchait aucun contentement, aucune facilité. Catherine Breillat (qui dédira d’ailleurs Romance à Christine Pascal), Yannick Bellon, Claire Devers, Juliet Berto: c’était le moment de prouver qu’un cinéma de femme n’était pas (et ne sera jamais) un cinéma de fleur délicate. Un peu comme Patrice Chéreau plus tard, Christine Pascal semble plonger avec Félicité dans des ténèbres impénétrables, aussi bien celles de la nuit que de la mémoire: le film commence d’ailleurs par la vision d’un pendu baignant dans la pénombre. Prise d’une crise de jalousie démente lors d’une sortie en couple, Félicité (le prénom de l’héroïne donc) part s’abriter, bredouille des lettres d’adieu, s’allonge, pleure, s’enivre. On joue à la marelle entre souvenirs et fantasmes, tous peuplés de moments inconfortables.

Christine Pascal aurait souhaité Isabelle Huppert (avec qui elle avait tourné Les indiens sont encore loin) ou Miou-Miou, sans nul doute taillées pour un rôle aussi difficile. Mais en bonnes copines, elles lui diront, à raison, de s’emparer du rôle, comme pour aller au bout de l’exorcisme. L’actrice/réalisatrice entreprenait l’exercice comme une exhibition, tant mentale que littérale, se rêvant strip-teaseuse des soubassements ou proie d’inconnu dans des chambres d’hôtels cossues. Ce qu’on aime pas trop montrer, Pascal ne l’évite pas: elle évoque, sans racolage, la masturbation enfantine, la maladie (vision du père alité et merdeux comme plus tard dans Nymphomaniac), le trouble face à la découverte du corps de l’autre, et – encore plus rare – l’anorexie à une époque où le mal paraissait bien opaque. Vision impitoyable d’une mère qui passera des années à déconstruire le corps de son enfant, pour ensuite essayer de réparer, sans succès, les morceaux éparpillés autour d’un yaourt au sucre. Les parents de la réalisatrice n’ont, sans surprise, pas du tout apprécié. Il y a aussi cette entrevue, édifiante, avec un médecin qui n’a de cesse de blâmer sa patiente. Sur les cendres de la libération sexuelle, Christine Pascal évoquait en creux l’incessante mainmise de la société sur le corps des femmes, même avec un stéthoscope autour du cou. Mais c’est un détail parmi d’autres dans ce Félicité plein de rage et de mystère, dont même le faux apaisement final a quelque chose d’une étrange violence.

En guise de première écorchure, Christine Pascal plantait déjà les indices d’un bien funeste destin. Soumise au questionnaire de Proust en 1984 par le magazine Première, l’actrice découverte par bon nombre d’enfants nés dans les années 80 comme la douce maman du petit Louis dans Le grand chemin (avant de constater toute la dureté de son cinéma comme réalisatrice), faisait part de son principal défaut, «le pessimisme» et, en ce qui concerne sa fin, elle exprimait le voeu de mourir «en me suicidant, le moment venu.» Christine Pascal s’est suicidée par défenestration dans une clinique où elle était soignée pour des troubles psychiatriques, en août 1996, à l’âge de 42 ans.

 

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