[FAUX SEMBLANTS] David Cronenberg, 1988

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Et en effet, quoi de plus organique que Faux Semblants? Question organique, oui, c’est bien le chef-d’oeuvre de Cronenberg.

PAR ROMAIN LE VERN

Deux vrais jumeaux, Beverly (Jeremy Irons) et Elliot Mantle (Jeremy Irons), gynécologues de renom, partagent le même appartement, la même clinique, les mêmes idées et les mêmes femmes. Un jour, une actrice célèbre (Genevieve Bujold) vient les consulter pour stérilité. Les deux frères en tombent amoureux; mais, si pour Elliot elle reste une femme parmi tant d’autres, pour Beverly elle devient la femme. Pour la première fois, les frères Mantle vont penser, sentir et agir différemment.

Depuis qu’il fait du cinéma, David Cronenberg (scientifique de formation, conteur par nature, provocateur par goût) adore adapter des romans inadaptables au cinéma – prenons comme exemples Le Festin Nu, adapté de William Burroughs; Dead Zone, de Stephen King ou Cosmopolis, de Don DeLillo. Dans ces défis, il s’est toujours posé en pur auteur de science-fiction, racontant comment des personnages, en s’adaptant aux changements induits par les avancées technologiques, subissent des mutations qui provoquent des choses étranges. L’idée, c’est de mettre en lumière les ténèbres, de révéler un léger trouble comme le scandale organique. Cette combinaison science-cinéma-littérature semble évidente pour quelqu’un qui a commencé par des études de lettres – finalement avortées – et longtemps fantasmé une carrière de chirurgien – la caméra devenant ainsi une excroissance.

Faux Semblants s’inspire du roman Twins de Bari Wood et Jack Geasland, lui même s’inspirant de deux faits-divers: le premier sur deux siamois séparés par une opération qui mourront au même instant quelques années plus tard et le second sur deux jumeaux, gynécologues de métier, retrouvés morts de manière identique dans leur appartement à quelques jours d’intervalle. Ce film-ci a de particulier qu’il se situe dans la filmographie de David Cronenberg entre La Mouche (1986) et Le Festin nu (1991), entre la métamorphose de la chair et la transmission de la folie par les gènes. Cronenberg va jusqu’à le considérer comme une suite et fin de trilogie avec Dead Zone et La Mouche, pour leur dimension de drame psychologique. C’est en tous cas à partir de ce Faux Semblants qu’il a été considéré comme un auteur par ceux-là même qui jugeaient son cinéma quand même super bizarre.

Dans le cinéma de David Cronenberg, le corps se déchire, se mastique, se transforme. Et les métamorphoses fantastiques que peuvent provoquer l’intrusion d’un corps étranger, engendrent des pouvoirs inattendus. Souvenons-nous ensemble de ce qui se produisait dans le cinéma de Crocro avant Faux Semblants. Pour le scandale organique, regardons dans Chromosome 3 où un psychologue révolutionnaire (Oliver Reed) soignait une patiente qui, en proie à un déséquilibre affectif, développait une forme extrême et répétée de grossesse extra-utérine – ces dernières donnaient naissance à des enfants tueurs s’en prenant à ceux qui contrariaient la madre. Dans Frissons, un virus contaminait le corps d’êtres humains devenant lubriques, désinhibés et/ou violents. Dans Rage, Marilyn Chambers exhibait un dard axillaire hallucinant et il était sublime, son dard. Et pour le trouble, voyageons vers la Dead Zone, avec Christopher Walken assailli par des visions proleptiques, se découvrant soudain un don de prémonition. Rappelons-nous de La Mouche, où la peau n’était pas le reflet de l’âme et la caméra se faisait scalpel pour mieux disséquer les entrailles du corps voire même du rêve. Rallumons Videodrome dans lequel un signal engendrait une tumeur du cerveau chez le spectateur, excroissance qui produisait et contrôlait des hallucinations mais provoquait aussi la mort, le regard dévoré par la té-lé-vi-sion. Normal donc que dans Faux semblants, Cronenberg explore l’absence à soi-même et à son corps, l’abolition de l’identité. Au bon souvenir des planches anatomiques d’écorchés qui défilaient lors du générique, annonçant une envie claire de fouiller la chair au plus profond.

On se souvient que, dans Scanners, tourné sept ans avant Faux Semblants, des hommes et des femmes développaient des pouvoirs paraphyschiques exploités par une organisation clandestine, contrés par un savant roi du scanner (Patrick McGoohan). Et on peut arguer que la conclusion de Scanners, impliquant des jumeaux, annonçait cette histoire de frères jumeaux gynécologues partageant la même existence et finissant par s’entretuer. Dans Faux Semblants, plus que jamais chez Cronenberg, les personnages se demandent qui ils sont et cette conscience revêt des implications métaphysiques, morales et affectives. Cela donne lieu à un grand film complexe sur la douleur. La douleur physique que le spectateur éprouve dans sa chair lorsque, par exemple, Beverly devient agressif envers ses patientes, décanillant sur leur intimité avec des instruments chirurgicaux destinés à des malformations. La douleur intérieure, invisible, de l’amour qui dévaste, qui sépare, qui ne peut pas se dire. D’un côté, c’est une fraise dans la carie; d’un autre, c’est une lame de fond.

Tout y est malaisant, disséqué avec une précision obstétricale, lancinant comme un couteau enfoncé dans une plaie déjà béante. Dans la double peau du vampire barricadé dans sa forteresse et son savoir de science se pensant extraordinaire et se découvrant douloureusement humain, l’Icare Jeremy Irons révèle un incroyable pouvoir de dédoublement, donnant au film toute sa crédibilité et donc son impact. Comme les trucages optiques permettant au comédien de jouer avec son alter ego et au réalisateur de déplacer la position de la division invisible de l’écran en deux parties et de la caméra en même temps. Un film double, unique en son genre.

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