Dans cette version director’s cut de Nymphomaniac : 80 minutes en plus aux deux volets découverts au début 2014. Ce qui change ? Des digressions apportant un nouvel éclairage sur l’odyssée de Joe, à l’instar de cet avortement à faire tourner de l’œil. Mieux vaut avoir l’estomac bien accroché. On conseille donc à ceux qui prennent Nymphomaniac pour un pétard mouillé, pas du tout à la hauteur de ses velléités auteur/porno, de jeter un œil sur cette version intégrale viscérale, organique. Hardcore aussi, vraiment.

Pour info, l’histoire de Nymphomaniac director’s cut, de l’introduction à la conclusion, reste similaire à la version vue en salles. Par une froide soirée d’hiver, un homme (Stellan Skarsgård) découvre une femme (Charlotte Gainsbourg) rouée de coups. Après l’avoir ramenée chez lui, il soigne ses blessures, interroge sa vie. Elle lui raconte en huit chapitres successifs le récit de sa vie aux multiples ramifications et facettes, riche en associations et en accidents.

Tel quel, Nymphomaniac ressemble à une hydre à deux têtes, un corps en ébullition, en pleine expérimentation. Les premiers chapitres posent les bases d’une odyssée passionnante. Joe (Gainsbourg) se confie à Seligman (Skarsgård), l’homme ayant trouvé son corps dans le froid, et raconte sa quête de jouissance à travers différentes expériences sexuelles. Cette conversation nimbée de mélancolie révèle des oppositions entre l’homme et la femme, la métaphysique et le physique, la pratique et la théorie, l’intuition et la raison. Comme le bilan d’une vie avant de mourir. Passif et délicat, Seligman écoute les turpitudes de Joe. Il s’exprime en métaphores, en citations, en références pour transmettre comme se protéger. Chez lui, le plaisir vient de l’érudition : il a une culture vertigineuse et une forme de sagesse mais ne possède pas l’expérience de vie de celle qu’il a recueillie.

Lars Von Trier impose d’emblée un mystère, un recueillement. La douceur, l’abnégation et le dénuement de Charlotte Gainsbourg (troisième collaboration de l’actrice et du réalisateur après Antichrist et Melancholia) donnent envie de voir au-delà de la provocation apparente. Dans les flashbacks, évoqués oralement par Joe et fantasmés visuellement par Seligman, l’héroïne est incarnée par Stacy Martin, actrice qui partage la même morphologie que Gainsbourg. Enfant, elle contemplait la nature, touchait les hêtres avec son père (Christian Slater), imitait la grenouille avec son amie. Puis les jeux naïfs du paradis vert se sont évanouis lors d’une première fois, faisant basculer Joe de l’autre côté du miroir, la transformant en femme végétale, nourrie par la même fascination pour la découverte ésotérique et le ludisme assumé. On retrouve cette part d’inconscience dans ses jeux avec les hommes, mariés ou pas, fascinés toujours. Les proies mordent facilement à l’hameçon quitte à perdre le sens commun. Une réaction qui prend Joe au dépourvu, elle qui joue en solitaire, ne maîtrise pas ses émotions ni celles des autres.

Progressivement, Joe réalise les conséquences de ses actes, la cristallisation des hommes éplorés et les ravages de sa nymphomanie : ses jeux peuvent provoquer la souffrance, la ramène à la douleur qu’elle tente d’oublier, celle de voir le corps malade, avili, de son père à l’hôpital. Pour Joe, les hommes font l’amour de la même façon, sans imagination. Jérôme (Shia LaBeouf), lui, est différent, présent à chaque étape importante de sa vie. C’est l’homme qui a pris sa virginité et qui l’a initiée au monde du travail. Soudain, lorsqu’il disparaît, le désir la travaille et son corps se paume dans le cosmos, pointé vers l’infini.

Tout passe par le regard, la parole, l’imagination. Tout est affaire de croyance. Nymphomaniac est un film sur la mémoire, l’enrichissement mutuel, la fusion espéré du corps (Joe) et de l’esprit (Seligman). Et cette fusion est sur le point de se produire dans le dernier chapitre. L’utilisation opératique d’un split-screen sur un prélude de choral de Bach traduit la naissance d’une émotion, la montée d’un orgasme longtemps convoité, convoquant quelque chose de bestial, de lyrique, d’indéfinissable. Dans cette jungle mentale, Joe espère que l’alchimie entre ce que son corps éprouve et ce que son cerveau fantasme lui donnera enfin accès au plaisir, Graal suprême.

Le texte, très beau, permet à Lars Von Trier de régler quelques comptes (et même quelques polémiques) avec les autres et, une fois encore, avec lui-même. Lars qui a accordé une grande importance aux points de vue féminins (Breaking The Waves, Les Idiots, Dancer In The Dark, Dogville, Melancholia etc.) trouve son double en Seligman, conversant sereinement avec les femmes, moins dans la condamnation que dans la compréhension, interrogeant la pulsion sexuelle comme sa détestation. Les faiblesses du film résident dans ces quelques dérèglements, ces fautes de goût, du symbolisme aux réflexions superflues sur le sionisme ; autant de bâtons donnés pour se faire battre que de péchés véniels.

Encore une fois

Plus radical, plus extrême, Nymphomaniac – Volume 2 fait passer tout ce qui a précédé pour une attraction Disney. Il reprend là où le plaisir s’arrêtait brutalement, dans la parfaite continuité des confessions et des souvenirs de la Shéhérazade nymphomane, dans la même qualité d’écoute réciproque, dans un climat nocturne de conte aux boucles oniriques continuant d’aiguiser l’esprit et d’éprouver le corps. Dès potron-minet, cette conversation s’autodétruira, s’évaporera dans le creuset de l’imagination.

Il importe donc d’écouter, assez religieusement, les derniers échanges entre Seligman et Joe. En pesant le poids de chaque mot, Lars Von Trier travaille la durée, change les visages comme dans un cauchemar froid et raconte au fond la même histoire depuis toujours : la description d’un monde en proie aux forces du mal. Une malédiction qui chez le réalisateur Danois se répète sur des générations et qui se matérialise en tueur en série (Element du crime, 1984), en virus (Epidemic, 1987), en nazis (Europa, 1991), en nouveau-né (L’hôpital et ses fantômes, 1994), en marins sadiques (Breaking The Waves, 1996), en sorcières (Antichrist, 2009).

A chaque fois, les personnages, témoins impuissants du tragique, cherchent à exorciser ce qui les empêche de vivre ou ce qui les obsède, ne trouvent que des refuges ésotériques (l’hypnose, l’auto-persuasion, la croyance, la mythologie, le vaudouisme, les légendes etc.) et n’en réchappent point. Dans Nymphomaniac, Joe est convaincue d’être une mauvaise personne et, pour se soigner, se rend chez un docteur SM (Jamie Bell, inflexible, flippant comme un démon Pasolinien) afin de récupérer un corps qui a foutu le camp.

Pour comprendre cette nécessité de confession et d’écoute, il faut fouiller dans la vie de Lars Von Trier et revenir sur la révélation d’un secret bouleversant. Lorsqu’à 33 ans, le cinéaste apprend le secret de sa naissance – un secret que toute sa famille savait, sauf lui, et qu’il a dû percevoir comme un complot paranoïaque (seul contre tous). Ainsi, sa mère, sur son lit de mort, lui a révélé la vérité : son père, décédé dix ans plus tôt, n’était pas son père. Son vrai père était Fritz Michael Hartmann, un magistrat de Copenhague ayant comme ascendants deux grands compositeurs danois (J.P.E. Hartmann et Niels Viggo Bentzon). C’est ce qu’il avait tenté d’expliquer lors de la fameuse conférence de presse Cannoise de Melancholia, en s’embourbant.

Une mauvaise histoire pour continuer à vivre. Lars Von Trier a ensuite découvert et compris le passé de sa mère, n’a jamais accepté le fait qu’elle ait couché avec un autre homme que son père (puis, il le découvrira plus tard, avec d’autres hommes) ou, encore, de se comporter en égoïste. Cette révélation a lieu en 1990 et deux ans après avoir raconté Médée, Lars va se concentrer sur les personnages féminins dans la douleur : la femme accouchant d’un bébé monstrueux (L’hôpital et ses fantômes, 1994) ; la femme couchant avec d’autres hommes pour satisfaire les fantasmes d’un mari impuissant (Breaking The Waves, 1996) ; la femme se perdant dans une communauté régressive (Les Idiots, 1998) ; la femme fredonnant la mélodie du malheur (Dancer in the dark, 2000) ; la femme abusée, rejetée, se vengeant des autres (Dogville, 2003) ; la femme végétale voulant castrer son mari (Antichrist, 2009) ; la femme consumée par l’ennui attendant la fin du monde (Melancholia, 2011). A travers cette nymphomane racontant sa vie et la mort de son corps, Lars Von Trier pourrait bien avoir signé un film terminal.

Dans ce second volume, certains risquent de voir en Joe/Charlotte Gainsbourg un double de Lars Von Trier, notamment lorsque l’auto-diagnostiquée nymphomane rappelle la nécessité de polémique pour maintenir la démocratie. En fait, il faut chercher un double de Lars chez Seligman, petit garçon dans un corps adulte qui se cache derrière son érudition une peur du contact humain et à qui l’on raconte une mauvaise et sale histoire avant d’aller se coucher. Un môme privé de rêves et d’abandon, flippé par la mort et ce ciel bizarre entre chien et loup, qui se souvient de sa mère en panne d’histoires affirmant que beaucoup de gens mouraient en dormant, d’arrêt cardiaque, d’embolie, de congestion cérébrale.

Ce monument, désormais recousu, assène des réponses (sur les vicissitudes, la vie, le monde) mais pose une seule et simple question: c’est quoi un corps? Une question qui amène d’autres questions : à quoi sert un corps? Comment on l’utilise? Comment on communique? Comment on se fait comprendre? Comment on traduit ce qui (nous) dépasse? Pourquoi un corps saigne ou nous échappe? Nymphomaniac donne ainsi, à comprendre, le plus crûment, le plus atrocement, le plus sublimement, ce que signifie « composer » avec un corps. On naît et on meurt avec lui. Mais comment faire pour qu’il marche, qu’il ressente, qu’il transporte. Est-ce qu’une élévation spirituelle est possible ? Mieux vaut vivre – et se complaire – dans la culture ou dans le sexe ? Aucun des deux puisqu’il n’y a, pour Joe comme pour Seligman, aucune joie possible, aucune récompense d’amour et, en revanche, beaucoup de tristesse.

Bref, nous avions déjà beaucoup aimé le premier volet de Nymphomaniac – même si pas super fan du tout de l’actrice Stacy Martin – et nous avions encore plus aimé le second avec Charlotte Gainsbourg en mille morceaux, livrée corps et âme.

Ce qui change

Si, dans cette version director’s cut, Lars prend son temps, ajoute quelques digressions hilarantes, filme des fantasmes et des débandades de sus, filme les corps de ses deux acteurs jeunes et heureux de baiser (Stacy Martin donc et Shia LaBeouf), ou plus précisément leurs doublures, il laisse toutes les scènes « dures » à Joe adulte, posant cette question qui nous hante : que reste-il de Charlotte Gainsbourg?

Par la grâce des effets spéciaux, l’actrice, géniale comme d’hab, tout le temps, s’illustre dans des séquences hardcore : double péné (ne hurlez pas, c’est doublé!), avortement à l’ancienne, fessées déculottées jusqu’au sang. Exploration des fantasmes féminins correspondant en réalité à l’exploration des fantasmes de Lars qui court après La passion de Jeanne d’arc (Dreyer, 1928) et cherche à lire l’extase mystique sur le visage de ses actrices. Lars s’était même demandé dans une interview, à une époque où il avait encore le droit de dire n’importe quoi et de jouer les provocateurs, si Dreyer n’avait pas obligé Renée Falconetti à se faire «baiser par un noir» pour obtenir pareille extase. Lars qui avait déjà essayé ça dans Manderlay lors d’une scène de cul entre Bryce Dallas Howard et Isaac de Bankolé et qui a tout misé sur Charlotte dans cette scène que l’on croirait désormais sortie d’un mauvais montage porno de site X bien racoleur genre « clique dessus pour mater Charlotte dans un porno« .

Pourtant, rien à faire, même dans ses pires moments racoleurs, dans ses moments douteux au possible (la redite minable du suspens d’Antichrist autour d’un enfant et d’une fenêtre),Nymphomaniac reste surpuissant. A la fois immobile et vertigineux, le film a une force tellurique, traverse l’espace-temps, trouvant la grâce dans l’abjection, quêtant même le romanesque dans les jeux de rôles, soutenant sans cesse la dimension ludique de ce que nous regardons. Définitivement, Lars Von Trier se moque bien des métaphores, des digressions poétiques, de la psychologie de bazar pour rappeler à quel point nous sommes minuscules, paumés avant même d’avoir réfléchi, dépassés par des forces obscures. Quelque chose d’insaisissable et d’indéfinissable qui n’a pas fini d’alimenter la mélancolie. Un émerveillement et un désarroi constants, universels et intemporels face aux mystères de la vie.

Au fond, ce que cette director’s cut propose, c’est de proposer le film choc que les spectateurs, déçus de ne pas avoir été choqués (!), auraient voulu voir. Et à côté, dites-vous bien qu’Antichrist est une blague – et Dieu sait si on adoooore les renards qui parlent et prédisent le règne du CHAOS. Il paraissait assez évident que cette version director’s cut était insortable en salles – à moins que l’on remette les interdictions aux moins de 21 ans –, éprouvante à regarder (on a les yeux en spirale au bout des 5h25), rappelant que cette combinaison porno-auteur reste «marginale» dans la production annuelle.

Loin de desservir l’ensemble, la version director’s cut, approved by Lars himself, amplifie la dimension organique, viscérale d’une telle odyssée. Ces scènes qui nous agressent, nous flagellent et nous punissent agissent comme un mal nécessaire, pour révéler la part de beauté inhérente au monde. Car la beauté existe, en dépit de cet appartement de vieux garçon aux allures de cimetière abhorré de la lune, sentant le renfermé et le sperme, déprimant comme une cellule de prison, en dépit de la peur du soleil, en dépit des ruelles labyrinthiques et des murs de briques. Et lorsque Lars Von Trier filme la beauté, c’est l’aube qui se lève sur les ruines de la nuit.

Shoot d’adrénaline à une époque sous Tranxène cernée par le neutre, ce diptyque qui envisage l’odyssée sexuelle comme une odyssée spatiale s’évade de notre présent, renoue avec la saveur des œuvres impures des années 70 – une décennie où l’on pouvait se permettre d’être impoli au cinéma et de choquer en toute sécurité – en même temps qu’il nous projette vers un cinéma du futur très proche où des acteurs venus du traditionnel pourront être doublés lors de scènes de sexe explicites, où par la grâce d’effets spéciaux bluffants nous n’y verrions que du feu. On peut donc désormais faire TOUT jouer à n’importe quelle star. De quoi questionner notre rapport aux images, à toutes les images. De quoi se demander si nos Scarlett et Tom de demain ne seront pas des créatures hybrides venus d’ailleurs, déjà introduites par Leos Carax dans Holy Motors, malléables à l’envi, capables de clamer un texte avec conviction, de baiser et de pleurer en même temps, d’effectuer des prouesses fantastiques avec leurs corps. Qu’on le veuille ou non, Nymphomaniac ne ressemble à rien de connu. Il est en avance sur ce qui nous attend demain. Allez hop, Hollywood Babylone, tout le monde à poil !

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