Ancien journaliste à Mad Movies, Fathi Beddiar est scénariste pour le cinéma, la télé et la BD. Depuis qu’il a fait connaissance dans les années 90 avec le Sergent Jack Hoar, un vétéran légendaire de la police de Los Angeles (et accessoirement conseiller technique de William Friedkin), il a acquis une connaissance encyclopédique du crime à Los Angeles dont il a étudié tous les aspects, en vue notamment de développer plusieurs projets (dont la bande-dessinée Webster Fehler & The Missing Warbag que publiera Glénat en 2021). Stupéfait par l’effarant lynchage dont a été victime David Ayer avec son dernier film The Tax Collector, il tente de rectifier un certain nombre de contre-vérités.

INTERVIEW: GÉRARD DELORME

La plupart des critiques reprochent à The Tax Collector d’être invraisemblable, stéréotypé, mal documenté. Ces accusations sont-elles fondées?
Non. D’abord, le projet est risqué. Sans rémission (Edward James Olmos, 1992) avait coûté cher: au moins dix morts, et la tête du réal mise à prix. La mafia mexicaine n’avait pas apprécié que l’un de ses fondateurs soit lié à des viols en prison. L’homosexualité est un tabou. En comparaison, Les princes de la ville (Taylor Hackford, 1993) avait été beaucoup mieux accepté parce que plus respectueux. Mais traiter de la mafia mexicaine reste dangereux si on ne sait pas de quoi on parle. David Ayer le sait. Il connaît la rue et rien de ce qu’il montre dans le film n’est faux ou stéréotypé. Au contraire, il s’est servi de son expérience et de ses relations pour enrichir le réalisme tout au long du film.

De quelle façon?
En s’inspirant de la réalité, et en faisant jouer des vrais gangsters ou des gens qui y étaient associés. Ayer a grandi dans le Nord Ouest de South Central, un territoire contrôlé par le gang mexicain Harpys, co-fondé par Danny Roman alias «Popeye», qui a été condamné à perpétuité en 1985. En prison, Roman s’est affilié à la mafia mexicaine dont il est devenu un membre très influent. Sa fille Vianna a géré ses intérêts dans la rue, les profits allant à la mafia mexicaine. En 1993, la taxe qui, jusqu’à présent concernait quelques équipes de dealers sur certains territoires, s’est généralisée quand la mafia mexicaine a entrepris de franchiser tous les gangs latino de Californie du Sud en leur faisant adopter le chiffre 13 après leurs noms. Le chiffre 13 correspond à la treizième lettre de l’alphabet, le M, qui est prononcé «eme» en Espagnol, et qui désigne la mafia mexicaine. Grâce à sa nouvelle hégémonie gagnée au détriment des gangs noirs, La Eme a imposé la taxe à tous les gangs latinos. La collecte était confiée aux membres de La Eme ou aux gens de confiance ayant un lien familial, comme Vianna. Ils vont taxer aussi tous les commerçants de quartier. Roman était le seul à taxer les puciers d’Alameda, l’énorme marché aux puces qui est montré dans le film. Vianna a commencé à partager le contrôle du territoire avec son amant de l’époque, Aaron Soto. A la suite d’une opération montée pour les arrêter, ils ont été condamnés en 2014. Bobby Soto, qui joue le personnage principal de The Tax Collector, est le fils de Vianna. Il est donc le petit fils de Popeye, qui a inspiré le personnage joué par Jimmy Smits, celui qui tire les ficelles depuis sa cellule.

Le vrai est toujours en prison?
Popeye a été tué par des membres de son propre gang en juin 2020 à la prison de Corcoran.

Qui d’autre dans le film est lié au sujet?
Quasiment tout le casting a des liens, de près ou de loin! Jose Conejo Martin, qui joue le méchant, est un «veterano» des Harpys, et il était le voisin de David Ayer. Il apparaît aussi dans Training day. Après, il a fait carrière dans le hip hop. Le prof de jiu jitsu qui conseille David (Bobby Soto), est Ricardo Mesquita, patron du club d’arts martiaux Mesquita Martial Arts. Il a été le prof de David Ayer, et c’est parce qu’ils s’entraînaient au même endroit qu’Ayer, Conejo et Bobby Soto se sont rencontrés. Bone, le gangster qui aide Bobby Soto en tant que membre des Pueblo Bishops, est dans la vie membre d’un autre gang, les Athens Park Bloods. Mais son alliance avec les Mexicains est parfaitement vraisemblable, de même que les capacités militaires tactiques dont font preuve ses hommes dans le film, contrairement à ce que certains critiques ont prétendu. Dans les années 80, des réfugiés cambodgiens ont commencé à arriver à la cité Pueblo Del Rio, dans le Nord-est de South Central, où ils ont été persécutés par les Bloods. Mais comme ils savaient se battre (ce sont des survivants de guerre), ils se sont défendus, obligeant les Bloods à s’adapter, ce qui explique leur compétence à la guérilla urbaine qu’on voit à l’œuvre dans The Tax collector.

On a aussi reproché à Shia LaBeouf de ne pas être crédible parce qu’il n’est pas mexicain.
C’est faux. La mafia mexicaine accueillait aussi des Blancs comme l’atteste Joe Morgan, le premier à être accepté (il était joué par William Forsythe dans Sans rémission). On les appelle les Hueros, les Blancs qui ont grandi avec les Mexicains. L’appellation remonte à l’époque où l’Espagne était sous la domination des Arabes, lesquels appelaient les Blancs venus du Nord les Gouairs, qui était un dérivé de gaulois. L’espagnol a hispanisé l’appellation pour donner huero. David Ayer est considéré comme un Huero: il est bilingue et parle couramment Espagnol. Beaucoup d’autres Blancs font partie de La Eme ou en ont fait partie. Il y a Raymond Shyrock, surnommé Huero Shy, qui vient du gang Artesia 13. Tim McGhee d’Atwater Village, le «veterano» du gang Toonerville Rifa 13, qui a été en cavale pendant des années avant d’être incarcéré dans le couloir de la mort de San Quentin. Ou encore Jimmy Maxson, aujourd’hui bénéficiaire du programme de protection des témoins, qui était surnommé Dracula tellement il était blanc.

Et le costume de Shia LaBeouf? C’est une invention?
Absolument pas. Les tax collectors étaient habillés en costume pour ne pas attirer l’attention. Par ailleurs, la mafia mexicaine était alliée au cartel de Tijuana, en guerre avec le cartel de Sinaloa, et les guerres s’exportaient, comme dans Tax collector. Tout le film est basé sur des faits. David Ayer a vécu au milieu de tout ce qu’il décrit.

Est-ce qu’il se réfère à des genres cinématographiques particuliers?
En premier lieu, il s’inscrit dans la tradition des narcopeliculas, qui comme leur nom l’indique, traitent essentiellement du narcotrafic. Formellement, le genre s’inspire du musical où la musique et les chansons étaient utilisées pour exposer des histoires. D’ailleurs, l’une de ces chansons, Contrabando y traición, composé par Los Tigres Del Norte pour le film La banda del carro rojo de Rubén Galindo est l’un des tubes les plus connus du Mexique. Les narcopeliculas obéissent à un certain nombre de règles: les histoires sont ancrées dans la réalité, elles offrent un point de vue de l’intérieur et elles sont généralement basées sur un aspect ou une pratique particulière du narcotrafic comme la contrebande. Dans The Tax Collector, qui comprend tous les ingrédients du genre, le sujet est le percepteur. On peut aussi citer un équivalent japonais qui est le Jitsuroku, un sous-genre du Shin-Yakuza-Eiga, qui marquait le renouveau du genre par Kinji Fukasaku avec Combat sans code d’honneur (1973). Ces films sont inspirés de faits réels à un point quasi documentaire et se caractérisent aussi par leur violence. On y voit des vrais Yakuzas comme Noboru Ando. La plupart gravitent autour de la prise de pouvoir, et les premiers films de la série de Fukasaku sont situés pendant la période de vide consécutive à la seconde guerre mondiale. Mais le film qui se rapproche le plus de The Tax collector est Okinawa Yakuza War de Sadao Nakajima (1976) avec Sonny Chiba qui joue le même rôle de percepteur dément que Shia Labeouf.

Le titre original de Combat sans code d’honneur est Jingi Naki Tatakai. Que veut dire Jingi?
C’est un élément capital du genre, improprement traduit par «code d’honneur». Tarantino, qui est un fan de Fukasaku (de même que William Friedkin) refusait de nommer le film autrement que «Battle Without Jingi» car il savait que Jingi était intraduisible. La notion désigne ce qui doit être fait, même si ça va contre tout ce à quoi on tient, même si c’est au détriment de la famille. Dans Reservoir dogs, un équivalent du jingi arrive lorsque Harvey Keitel apprend que Tim Roth est un flic, et se trouve obligé de le tuer alors qu’il vient de risquer sa vie pour le défendre. Cette notion est au coeur de la plupart des narcopeliculas. On le voit même dans Sans rémission quand Danny de la Paz est obligé de tuer son petit frère. Dans The Tax collector, Jimmy Smits prend ce genre de décision, de même que Bobby Soto. Le Jingi est inexorable.

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