Green Book : sur les routes du Sud, le joli road movie de Peter Farrelly Ă  travers les prĂ©jugĂ©s de l’AmĂ©rique des annĂ©es 1960, trace sa route dans la direction des Oscars. Et une voire plusieurs statuette(s) dorĂ©e(s) pour l’un des deux frères, ce serait quand mĂŞme super chaos…

PAR MORGAN BIZET

Peter et Bobby Farrelly ont construit une filmographie comique fantastique à partir du milieu des années 1990, digne des plus grandes œuvres de la comédie américaine – aux côtés de Billy Wilder, Blake Edwards, Jerry Lewis, etc. Potache, trash et vulgaire – voire scato – l’art farrellyen est surtout moral. Un éloge de l’idiotie et de la marginalité face à la cruauté et le cynisme des plus aisés, presque toujours représentés par l’archétype du WASP. Des obsessions que l’on retrouve dans Green Book, l’excellente première excursion de Peter en solo et grand favori des prochains oscars.

Après avoir fait leurs armes sur l’immense sitcom Seinfeld, notamment sur le très bon épisode «La vierge», Peter et Bobby Farrelly font une entrée fracassante dans l’histoire de la comédie US avec Dumb et Dumber en 1994, succès colossal au box-office. Porté par un Jim Carrey propulsé méga-star la même année – The Mask et Ace Ventura – et un Jeff Daniels encore loin de The Newsroom, ce premier film porte déjà en lui toute la Farrelly Touch. Ce road-movie joyeusement régressif est un véritable festival de gags tous plus hilarants les uns que les autres. Le gag justement, c’est l’arme numéro un des Farrelly, qui font revivre le burlesque et le slapstick sous le prisme de la crétinerie loufoque. Avec Dumb et Dumber, les deux frères deviennent en quelque sorte les précurseurs de l’âge d’or d’une forme de comédie qui règnera pendant un peu plus de 10 ans chez l’Oncle Sam et qui verra l’avènement d’acteurs géniaux comme Jim Carrey, Ben Stiller, Will Ferrell ou John C. Reilly.

L’autre élément important du cinéma des Farrelly qu’introduit Dumb et Dumber est la forme du road-movie, ou du moins du voyage. Ce genre typique du cinéma américain devient la structure narrative et formelle favorite des cinéastes. Impossible de nier ses plans de paysages d’Amérique, de routes interminables (qui concluent d’ailleurs Dumb et Dumber). Pourquoi donc le voyage? Au-delà de fournir une galerie de gueules inoubliables – magie des seconds rôles – à chaque arrêt dans une ville, un motel ou une station-service, il n’implique pas nécessairement un trajet physique mais s’effectue surtout au sein des protagonistes comme un parcours moral. C’est le cas par exemple de L’Amour extra-large (2001) ou de Bon à Tirer (2011) où les personnages font un trajet introspectif et changent leur vision de l’amour. Le voyage intérieur, c’est carrément la promesse d’Osmosis Jones (2001), film mélangeant prises de vues réelles et animation, dans lequel le corps de Franck, gardien de zoo, se défend contre un virus mortel qui l’envahit.

Osmosis Jones sera d’ailleurs le premier four monumental de la carrière des Farrelly, annonçant pour certains leur déclin après une série de cartons au box-office, Kingpin (1996) mis à part. De Dumb et Dumber à Fous d’Irène, les frères cinéastes vivent les années 1990 comme une période faste où se conjuguent succès public et critique, avec comme point culminant Mary à tout prix en 1998, sommet de rom-com transgressive et irrévérencieuse jonché de scènes cultes et qui offre à Cameron Diaz, Ben Stiller et Matt Dillon l’un de leurs meilleurs rôles. Les Farrelly y affinent leur art du gag en poussant les curseurs du trash au maximum et en pervertissant les clichés usuels et usés de la comédie romantique. Cameron Diaz y est littéralement plus dingue que Ben Stiller en loser magnifique qui tente de reconquérir son amour du lycée.

Deux ans plus tard, le public accueillera plus timidement le non moins génial Fous d’Irène, la rom-com la plus folle et mauvais esprit du duo. Ils retrouvent pour l’occasion Jim Carrey qui interprète cette fois Charlie, un policier souffrant d’un dédoublement de la personnalité et ayant crée son pendant colérique et violent Hank. Il est chargé de ramener Irène, témoin crucial d’un crime en fuite, dans un autre Etat. Très vite Charlie tombe amoureux d’elle, ainsi que… Hank. Une lutte interne opposera les deux personnalités tandis qu’ils essaient d’échapper aux criminels poursuivant Irène. Après le succès de Mary à tout prix, les Farrelly s’opposent à tout lissage et offre au monde leur œuvre la plus crasse, laide et de mauvais goût.

On l’a déjà dit, les années 2000 seront nettement plus sombres pour les deux frères, qui enchainent les échecs commerciaux ou réceptions tièdes. Ils disparaissent alors peu à peu des radars malgré un dernier éclat, La Femme de ses rêves en 2007, où l’on retrouve Ben Stiller qui tente de fuir l’horreur de son mariage précoce dans une sorte de post-Mary à tout prix sympathique mais moins bien ficelé que son modèle. Toutefois c’est aussi dans les années 2000, en 2003 pour être précis, qu’ils signent leur chef-d’œuvre, Deux en un, avec Matt Damon et Greg Kinear en frères siamois qui décident de procéder à une chirurgie dans le but d’être séparés pour la première fois depuis leur naissance. Film le plus perso de leur filmographie par son sujet, il est aussi leur plus émouvant, tout en restant mauvais élève et hilarant. Les Farrelly y égratignent d’ailleurs frontalement Hollywood et le star-system dans lequel ils ont bercé depuis plus d’une décennie. Leur amour pour les marginaux y est foudroyant, des deux frères siamois, meilleurs ensembles que séparés, au personnage d’Eva Mendes, wanna be actrice plus bimbo que Meryl Streep, traitée sans mépris ni complaisance. Une ode aux monstres de la société dans le sillage de l’œuvre globale des Farrelly qui trône fièrement aux côté du Freaks de Tod Browning et Elephant Man de David Lynch.

Au début des années 2010 les Farrelly tentent un retour aux sources avec Bon à tirer, faux film trash mais surtout très beauf et dénué de toute bizarrerie dans lequel Owen Wilson obtient le droit d’être infidèle à sa femme pendant une semaine de vacances. Il restera au final bien sage mais surtout le film ne nous aura pas épargné une galerie de seconds rôles quelconques, voire dans l’ensemble moqués. Une œuvre aigre et sans saveur qui deviendra néanmoins un semi-succès. Pour la première fois pourtant on peut parler de déclin artistique des Frères Farrelly, même la rom-com quelconque mais tendre qu’était Terrain d’entente (2005) faisait bien mieux. Le véritable retour aux racines de Farrelly arriva cependant l’année suivante avec Les Trois corniauds, farce burlesque qui renoue avec la crétinerie désopilante des films des années 1990.

Les Trois corniauds est surtout un film hommage au trio de comiques américains méconnu en France – ce qui explique certainement son destin désastreux dans nos salles avec 519 entrées…; les trois Stooges qui ont fait leur légende par un usage éhonté du slapstick et notamment de la débile mais efficace tarte à la crème. Le film des Farrelly est dans la même lignée et accumule gags régressifs et ringards, mais surprend et détonne par son faux rythme brinquebalant. Surtout, une œuvre qui nous ramène au sentimalisme et à l’humanisme profond des cinéastes et qui nous permet de mieux comprendre les origines de leur art. On mettra volontairement de côté ce Dumb and Dumber De sorti il y a déjà 5 ans, pas forcément raté mais qui ressemble hélas à un projet forcé par un ensemble d’éléments extérieurs aux deux frères (la fanbase du film, Jim Carrey).

La vraie succession artistique des Trois Corniauds et donc de l’œuvre farrellyenne est bien dans ce Green Book, projet solo de Peter certes mais qui en recèle néanmoins tout l’éclat. Cette fois c’est la différence (de couleur de peau, d’origines, de diction, de sexualité) qui vont réunir les deux protagonistes à travers un périple vers le sud des Etats-Unis en suivant les conseils du Green Book, le guide du voyageur noir dans l’Amérique ségrégationniste. Soit l’histoire vraie du pianiste jazz afro-américain Don Shirley parti faire une tournée dans le fief du Ku Klux Klan et du racisme profondément enraciné, accompagné d’un chauffeur de fortune italo-américain devenu son meilleur ami, Tony Lip. Le slapstick s’y fait plus discret, il se cache dans les fulgurances de geste et de langage de Tony qui va peu à peu contaminer un Don Shirley impassible. On retrouve avec plaisir une vraie science du gag déguisée dans une œuvre aux atours faussement académiques, et qui en déploie alors sa force politique. Le gag comme arme politique et humaniste, c’est peut-être le grand geste formel des Frères Farrelly depuis leurs débuts. En tout cas Green Book est le fruit d’un travail insidieux typiquement farrellyen qu’on espère voir couronner aux Oscars.

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