Scène

Confessons-le d’emblée : Innocence et Calvaire sont deux grands petits films d’une intensité rare qui ont chacun à leur manière marqué le début de cette année cinématographique. D’un côté, un songe lointain qui pose beaucoup de questions, donne peu de réponses et retranscrit au plus juste cette impression que le temps est suspendu. De l’autre, un somptueux cauchemar où l’amour du cinéma dégueule à chaque plan. Dans le premier, on célèbre les zones d’ombre de l’enfance ; dans le second, on retourne à l’état le plus bestial pour pointer du doigt une société déshumanisée et causer d’histoires d’amour manquées. Ces deux premiers films sortent début octobre en DVD et possèdent, comme premier point commun, leur infinie beauté. Quoi de plus naturel, étant donné les dates de sortie exiguës, que de réunir les deux auteurs, Lucile Hadzihalilovic et Fabrice du Welz pour évoquer leur amour du cinéma, de la singularité, de la difficulté de monter une première oeuvre, de l’accueil qui (se) fait mal et diverses autres choses passionnantes autour d’un bon café? Comme l’une célèbre le paradis et l’autre l’enfer, on a demandé aux deux réalisateurs de nous retrouver dans les limbes pour causer de leurs sésames mystérieux ainsi que de leur refus – partagé – de compromis dans un cinéma de plus en plus bouffé par le calibrage et l’uniformité. Après de multiples embûches pour réunir tout le monde au même endroit au même moment (nous vous passons les détails), Fabrice et Lucile arrivent à bon port, et premier constat : ils se connaissent très bien et s’apprécient beaucoup. A vrai dire, rien de très étonnant tant leurs deux élixirs se complémentent et se contredisent à la fois. Voyage à la frontière de deux mondes résolument étranges…

Comment définiriez-vous le film de l’autre ?
(Ils s’échangent un sourire complice)
Fabrice du Welz : Innocence regroupe tout ce que je ne saurais faire. C’est une plongée dans un univers féminin qui m’est inconnu et que je trouve fascinant. Un film visuellement sublime.
Lucile Hadzilalilovic : Je dirais une plongée dans un univers masculin qui m’est inconnue (rires). Un film cauchemardesque, très beau, qui fait rêver… Pour résumer, disons un délicieux cauchemar.

Dans quelle mesure êtes-vous intervenus dans l’élaboration du dvd ?

Fabrice : Personnellement, je suis super content. Le dvd de Calvaire est vraiment génial. J’ai eu l’occasion de travailler avec Studio Canal et ils m’ont tout laissé faire avec des bonus qui sont magnifiques. J’ai pu mettre mon court-métrage Quand on est amoureux, c’est merveilleux, avec un making-of qui est vraiment censé et qui ne ressemble à trois ploucs derrière une caméra dans une forêt blanche…
Lucile : Celui de Wild Side n’est pas mal non plus (rires). J’ai fait une présentation du film en essayant de ne pas trop dévoiler le mystère, en refusant de donner des clefs. Il y a également un portrait de Zoé Auclair, la petite fille qui joue le rôle d’Iris. Dans le dvd, je voulais vraiment qu’on axe l’intérêt du film sur les enfants parce que je considère Innocence comme un film pour enfants. Lors de sa sortie, je trouve qu’on n’a pas assez parlé de cet aspect et que beaucoup ont parlé du film qu’à travers Marion et Hélène. On voulait également inclure des photogrammes parce que je les trouvais très beau mais finalement sur le dvd, ils ne collaient pas. Il n’en reste pas moins que je trouve le dvd très réussi et parfaitement dans l’esprit du film.

Lucile, pourquoi ne pas avoir inclus La bouche de Jean-Pierre, votre moyen-métrage ?
Lucile : Il est vrai qu’on avait pensé au départ mettre les deux films sur le même dvd et faire une sorte de coffret mais le problème s’est posé très vite : La bouche de Jean-Pierre est un film interdit aux moins de 16 ans ; et, comme Innocence est un film tout public et que je pense qu’il s’adresse aux enfants de 10-12 ans, il était impossible de les mettre ensemble. Par conséquent, je pense qu’on va le sortir en édition simple mais en aucun cas, ensemble.

Bien qu’ils soient uniques, personnels et singuliers, vos deux films sont assez référenciés. Quelles sont vos influences respectives ?
Lucile : Dario Argento, les films qu’on me cite souvent quand on me parle d’Innocence : Pique-nique à Hanging Rock ou des films sur l’enfance et sur la perte de l’innocence comme L’esprit de la ruche, de Victor Erice.
Fabrice : Moi, c’est davantage les films américains avec lesquels j’ai fait mon adolescence, avec bien entendu tout un pan de cinéma de genre qui va de Tobe Hooper à John Boorman, en passant par le cinéma de Belvaux. Le but avec Calvaire était de partir d’éléments que j’avais vu et assimilés dans les survivals des années 70 comme Massacre à la tronçonneuse et de vraiment jouer avec, de les tordre… Donc ça explique pourquoi le film est si référencé.

L’un de vos points communs, c’est incontestablement Benoît Debie qui assure la photo sur vos films…
Fabrice et Lucile (de concert) : Oui !
Lucile : J’avais découvert ce qu’il avait fait sur les films de Gaspar et j’adore son éclairage à la fois très naturel et brut. Visuellement, ça rend l’ensemble magnifique.
Fabrice : J’avais déjà travaillé avec Benoît sur mon court-métrage Quand on est amoureux, c’est merveilleux. C’est quelqu’un que je connais depuis longtemps et que j’apprécie vraiment. Je trouve que ce qu’il a réussi à faire sur Calvaire et Innocence, ou sur les films de Gaspar, remarquable.

La violence est omniprésente dans vos deux films mais elles s’expriment de manière différente : dans Innocence, la violence est confinée, sourde ; dans Calvaire, elle éclabousse au visage.
Fabrice : Moi ce qui m’intéressait dans Calvaire, c’était de montrer un retour à la bestialité. A la base, j’avais juste le cadre du survival et avec ce que j’avais, je me suis dit que j’allais jouer avec les clichés et essayer d’expérimenter des choses nouvelles. Donc, oui, comme dans les autres films du genre, la violence est omniprésente et peut mettre mal à l’aise mais j’aime les films qui dérangent et qui provoquent une réaction bonne ou mauvaise chez le spectateur.

Vous avez connu les mêmes galères pour monter votre premier long-métrage ?
Fabrice : Disons que le cas de Lucile est différent du mien dans le sens où elle avait déjà fait un moyen-métrage La bouche de Jean-Pierre
Lucile : Je crois que t’as mis quatre ans pour faire ton film ?
Fabrice : Oui.
Lucile. Moi, cela m’a pris trois ans, donc ça ne s’est pas fait immédiatement, mais ça traduit un refus de compromis ou de modifier quoi que ce soit. Le scénario reposait sur un peu de suspens, un peu de mystère et il n’y avait surtout pas de mode d’emploi pour être compris de manière directe.
Fabrice. J’ai mis quatre ans, mais avec le recul, je pense que c’était le temps nécessaire pour faire le film. C’est-à-dire que si j’avais tourné le film deux ans avant, il n’aurait ressemblé à rien parce qu’il aurait été plus violent et moins maîtrisé. Justement, je pense que le temps que j’ai pris à travailler sur Calvaire m’a permis d’épurer certains passages et de repenser au script dans le bon sens.

A aucun moment, vous n’avez été découragé dans votre entreprise.
Lucile : Non, à aucun moment, parce que je croyais vraiment en mon histoire et que je voulais absolument la mettre en scène.
Fabrice : Pareil. Le film a été long à se mettre en place mais on voulait à tout prix aller jusqu’au bout. J’ai fait en quelque sorte mon Bartel en tenant quoi qu’il en coûte.

Vos deux films possèdent un thème musical extrêmement fort.
Lucile : C’est clair que les deux films ont recours à un moment à la musique classique. Au départ, je ne voulais pas de musique mais on a finalement inséré un morceau de Prokofiev dans la scène d’introduction lorsqu’elle ouvre le cercueil et puis il y avait bien sûr les scènes où elles dansent qui sont accompagnées de musique.

Tout le monde connaît le Prokofiev qu’à travers la chanson de Sting.
(éclat de rire général)
Lucile. Oui, c’est vrai que ça faisait un peu con parce qu’on n’a pas pensé sur le moment que les gens auraient cette référence en tête. Mais, non, je tiens à rassurer, c’est bel et bien du Prokofiev.

Vos deux films ont été tournés en Belgique.
Lucile : Innocence a effectivement été tourné en Belgique, dans la province de Hainaut. J’ai réalisé le film là-bas parce que je voulais un cadre qui ne soit pas français, dans le sens où je ne voulais pas déterminer un pays, pour renforcer l’impression d’abandon et d’un lieu inconnu.
Fabrice : Calvaire a été tourné en Belgique, évidemment parce que je suis belge. Enfin moi, j’ai fait ce film de toute façon pour régler des comptes avec mon pays, un peu comme Michael Haneke. Je suis le Michael Haneke belge. Tu vas voir que Lucile elle aussi va devenir une réalisatrice belge. Tu sais, Lucile, réalisatrice belge !
Lucile: Ecoute, ça me convient très bien (rires). J’ai trouvé tout ce qu’il me fallait là-bas.

Vous avez d’ailleurs la même actrice belge en commun…
(ils rient tous les deux)
Fabrice. Oui, c’est Gigi Coursigni ! Tu sais, c’est celle qui joue la femme de Poelvoorde dans les Monsieur Manatane. Elle est étonnante cette femme.

Autre point commun : l’accueil critique qui ne vous a pas épargné. On a quasiment tout entendu sur vos films, de la pédophilie pour Lucile à l’extrême violence pour Fabrice. Pensez-vous que l’étiquette Gaspar Noé, bannière sous laquelle on serait tenté de réunir vos films, ait pu influencer une partie de la critique ?
Lucile : Je pense que dès le départ de toute façon, certains n’étaient pas bien intentionnés envers le film, déjà pour ce que j’avais fait auparavant et qui s’inscrivait effectivement dans le style de Gaspar. Je suis parfaitement consciente de ce qui m’arrive. Ils se sont dit “tiens, c’est la copine de Gaspar Noé, on va voir ce qu’elle va nous offrir etc.”. Et finalement, ils se sont retrouvés face à un film qui n’avait rien à voir avec ce qu’ils attendaient parce qu’Innocence n’a rien d’un film de Gaspar Noé au final…

On se souvient par exemple de la fameuse “fabrique des salopes” concernant Innocence…
Fabrice : Oui, la “fabrique des salopes” ! (il s’esclaffe, consterné)
Lucile : De toute façon, les attaques contre le film m’ont parue douteuses. Et je pense même que certains journalistes qui ont critiqué le film aussi ouvertement ne l’ont pas vu. Quand j’ai lu l’article de Ciné Live, je me suis dit que ces gens-là n’avaient pas vu le film ou alors avaient un sérieux problème. Pour revenir sur Gaspar Noé, bien sûr qu’il a ouvert une brèche et que cela m’a aidé à monter mon film mais d’un autre côté, je pense effectivement que les gens s’attendaient à autre chose de ce qu’ils ont pu voir.

Vous avez tous les deux recours aux symboles
Fabrice. Dans quel sens ?

La croix du Christ, par exemple, dans Calvaire. On a pu lire que Calvaire était un remake de La passion du Christ…
Fabrice : Oui, bon, la croix du Christ… En fait, ce qui m’a amusé à travers cette allusion au mec cloué sur la croix comme le Christ, c’était justement de donner une dimension christique à l’ensemble, du moins comme un parcours qui se veut christique. Mais ça s’arrête là. Personnellement, je trouve qu’il y a plus de symboles dans le film de Lucile.
Lucile : De toute façon, à l’origine, le film est l’adaptation d’une nouvelle symboliste (NDR. Mine-Hara ou l’éducation corporelle des jeunes filles, de Frank Wedekind). Du coup, c’est incontestable que le film se nourrit de symboles, de l’eau notamment qui parcourt le récit d’un bout à l’autre.

De la même façon qu’il y a des insectes dans Innocence, il y a des cochons dans Calvaire…
(rire général et Fabrice acquiesce)

Concernant l’identification du spectateur dans le film, Fabrice disait qu’il voulait qu’on éprouve de l’empathie pour le personnage de Bartel, Lucile, vous vous êtes multipliée à travers les différents personnages.
Lucile : Ce qui s’est passé, c’est qu’à l’époque, les gens qui me connaissaient disaient lorsqu’ils voyaient le film qu’ils avaient l’impression de me voir à l’écran à travers tous les personnages d’Innocence. De toute manière, c’est très fréquent que des réalisateurs s’identifient aux personnages de leur film, ou alors, demandent aux acteurs de leur ressembler ou de les transformer pour qu’ils leur ressemblent.

Vous avez des projets tous les deux ?
Fabrice : Je devais faire un remake de Los Ninos. Mais suite à des rapports conflictuels entre Juan Plans et Chicho Serrador, après de nombreux mois nous avons laisser tomber. J’ai même appris par un réal espagnol que Guillermo Del Toro cherchait lui aussi à choper les droits du film, mais il a rencontré les mêmes problèmes que moi… Il a laissé tomber lui aussi. Je compte tourner mon prochain film Vynian, fin 2006 en Thaïlande, un thriller post-Tsunami.
Lucile : Moi, maintenant, je pense que je vais réaliser l’enfer et Fabrice le paradis.

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