Fabrice du Welz, jeune cinéaste diablement prometteur, est le responsable inconscient de Calvaire, premier long-métrage en tous points remarquable qui ne cherche pas à plaire et provoque un malaise persistant comme un bon survival des années 70. Quelque part entre Massacre à la tronçonneuse et C’est arrivé près de chez vous. Vous voilà prévenus.

Comment est né le film ?
Fabrice du Welz: A la base, j’avais juste le cadre du survival et du film d’horreur. Avec le recul, je me suis dit que j’allais jouer avec les clichés et essayer d’expérimenter des choses. A un moment donné, je me suis rendu compte qu’il n’y avait aucune volonté de provoquer de la sympathie pour le personnage principal incarné par Laurent Lucas. Arbitrairement. Je voulais déplacer l’empathie à Bartel (Jackie Berroyer). En même temps, ce qui rend fou les spectateurs, c’est qu’ils n’ont aucune prise sur le personnage de Laurent Lucas. Ils ont un peu de prise chez Bartel ; et en même temps, à un moment donné, ils se rendent compte ce n’est pas possible d’avoir de l’empathie pour ce personnage. C’est pour cette raison que les gens sont très mal à l’aise par rapport au film. Tout dépend de sa propre sensibilité. Personnellement, j’adore être mal à l’aise au cinéma, mais je comprends qu’on n’aime pas l’être. Ici, avec Calvaire, je voulais vraiment déstabiliser avecune expérimentation sur un cadre très précis de film de genre avec des clichés, comme l’accident de voiture, l’aubergiste, les villageois etc. Ce sont des lieux communs que l’on connaît depuis toujours et, à l’intérieur de ses poncifs, pousser des mécaniques et prendre le contre-pied de tout. C’est pour cette raison aussi que le développement est très lent et que la tension va crescendo.

Le film est jalonné de références : Noé, Peckinpah, Le Locataire, La traque, Massacre à la tronçonneuse, Carnival of Souls… Vous revendiquez ?
Ces références sont plus ou moins inconscientes, mais quand on me parle de Polanski, de Tobe Hooper, de Gaspar Noé, bien entendu, j’adhère. Ce sont des allusions au cinéma que j’aime. Ça va de Jean Rollin à Roman Polanski. C’est un panel de tout ce que j’ai adoré. Effectivement, avoir Prestia et Nahon dans ce film est un clin d’œil au film de Noé mais je les ai pris essentiellement parce que ce sont d’incroyables acteurs. Et puis dans le rôle du violeur, qui pouvais-je imaginer d’autre après Irréversible ? (rires). Tu n’envisages personne d’autre pour un rôle pareil. C’est un clin d’œil et en même temps, Prestia est d’une telle puissance. Choisir Nahon en version plus brutale de Berroyer me semblait évident parce que j’aimais bien jouer sur cette ressemblance physique. Et puis Brigitte Lahaie qui joue dans le film, c’est une sorte de plaisir coupable pour ce qu’elle incarne.

Laurent Lucas nous a récemment confiés que le tournage du film a été particulièrement épique.
Le film a mis quatre ans à se concrétiser et j’espère que je galérerais moins sur le prochain. Sur le tournage, outre la neige et les conditions, les acteurs ont souffert : Joe Prestia s’est par exemple démis l’épaule à cause d’une des bêtes. C’était terrifiant, parce que cette scène s’est tournée dans une petite pièce de 3 mètres carré avec des porcs, des veaux, des cochons qui braillaient, hurlaient. On leur faisait boire de la bière pour qu’ils se calment.

Par rapport à la version du film que vous aviez présentée à Cannes, il me semble que vous avez rajouté des cris d’animaux sur la bande-son pour rendre le calvaire encore plus insupportable.
En fait, on a travaillé deux mois sur la bande-son après la présentation du film à Cannes. Et il est clair qu’on s’est lâché pour avoir un résultat encore plus perturbant en 5.1.

C’est réussi. Pendant la présentation du film à Gérardmer, il y a un spectateur qui a hurlé “assez” à cause des cris des bêtes.
Super. Si j’avais su, j’en aurais mis encore plus. C’est marrant parce qu’après la projection officielle au festival, il y a eu un repas comme d’habitude. Et les gens me regardaient comme si je les avais battus. Une ambiance comme une chape de plomb. Les échos dans les festivals annoncent les réactions des gens à la sortie : il y en a qui vont aimer, d’autres qui vont détester. C’est de bonne guerre.

Justement, le film se taille un beau parcours : Cannes, L’étrange Festival, Toronto, Gérardmer…
Dans les festivals anglo-saxons, à Toronto par exemple ou en Angleterre, ils sont tous aussi dérangés, parce qu’ils y voient tous les codes du film de genre. Au départ, ils sont très excités parce qu’ils se disent il y a un buzz et donc qu’ils vont voir Haute tension 2. Forcément, ils tombent des nues. A Toronto, j’étais surpris parce qu’en France, on est toujours en train de dire que le cinéma français, c’est pourri, c’est lamentable. Or, à Toronto, ou même en Angleterre, quand tu lis les magazines, ils pensent que le renouveau du film de genre est français. Les gens hallucinent quand ils voient des films comme Dans ma peau, ils hallucinent devant Irréversible, Haute tension, Calvaire, Innocence…

Ce qui est très impressionnant aussi et contribue au malaise, c’est de voir Laurent Lucas se perdre littéralement dans le film.
Comme acteur, Laurent est quelqu’un de très à part. Il a une voix étrange, un physique étrange. Il peut être très beau comme très moche. Il a une technique de jeu impeccable et possède en lui une part de mystère. Il suffit de voir ce qu’il a fait dans Qui a tué Bambi ? [de Gilles Marchand] et regarder sa transformation hallucinante. Je me suis alors demandé comment il avait pu changer de registre. Et là, lui faire jouer un personnage vide, creux, qui parle d’amour alors qu’on n’a aucune prise sur lui, qui commence avec une figure humaine et suit ce long trajet vers la bestialité la plus brutale était intéressant. A aucun moment, son personnage devient duplice ni même tente de s’échapper. Jamais il ne prend une arme. Ce n’est pas comme dans Délivrance où les personnages ne sont pas passifs et essayent de monter pour aller tuer les violeurs. Ici, il y a ce long glissement vers la bestialité où éventuellement il y a un retour à une figure humaine, vers la fin où tout se confond. J’adorais l’idée de faire un film d’horreur qui se termine par une phrase d’amour.

Le film fonctionne sur plusieurs visions. Sur la forme, le film est ultra-violent alors qu’en profondeur, il parle de la cristallisation du désir et de la misère affective. Une certaine forme de romantisme trash.
Complètement. Calvaire est un film d’amour, avant tout, avec des personnages qui veulent aimer, jusqu’au bout, une dernière fois.

Après Calvaire, quels sont vos projets ?
Il y a tout d’abord un remake d’un film espagnol des années 70 qui a été distribué en France sous le nom des Révoltés de l’an 2000, dans lequel un couple idéaliste se retrouve confronté à des enfants tueurs. Puis, il y a également une adaptation de L’Ile aux 30 cercueils, la série télé des années 1980, adaptée de l’œuvre de Maurice Leblanc.

Et vos projets en tant que réalisateur ?
J’écris actuellement une comédie et un film d’horreur. La comédie serait dans la lignée des comédies sociales à l’Italienne, et le film d’horreur, un vrai film d’horreur qui fout la niaque et les jetons.

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