Vu de l’extérieur, le cinéma d’horreur japonais pourrait se limiter à deux pôles extrêmes: le raffinement du «Kaidan» (films de fantômes) et la dégueulasserie du «Torture Porn». Entre les deux, se trouvent des mélanges, des hybrides, des tentations, constamment dragués par des traditions dont on se libère jamais complètement et des débordements douloureux que le manga d’horreur va alimenter sans cesse, en particulier à travers une obsession tenace pour le body-horror. La décennie des années 80 fut chiche en grands films d’horreur nippons, genre devenu l’apanage des petits budgets, dont va naître bien sûr la mouvance des faux snuffs, spécialité toute particulière du pays du soleil levant. À l’aube de cette vague de shocker en tout genre, Evil Dead Trap fait office de mini-classique, même au-delà de son pays…bien que faiblement distribué partout ailleurs (et pas du tout en France par exemple).

Enfant terrible du roman-porno, Takeshi Ikeda s’allie avec Takeshi Ishii (à qui l’on devra Freeze Me, le reboot de Flower & Snake ou les Gonin), alors à l’écriture, pour payer une véritable redevance à Dario Argento. Nul doute que le maestro avait dû faire forte impression au Japon tant son mélange d’onirisme et d’extrême cruauté se greffait merveilleusement à une certaine esthétique nippone, dans une sorte de mariage inévitable. Se rappeler par exemple que Suspiria porte d’étranges connivences visuelles avec Le couvent de la bête sacrée, sans compter les relents giallesques de films comme Attacked!, Assault! Jack the Ripper ou Zoom in: Rape Appartments, pour ne citer qu’eux. Qu’on oublie donc Sam Raimi et son film totem, dont Evil Dead Trap ne reprend que le titre. Tunnels bleus qui gouttent, zik goblinesque jusqu’à la mort, plafond d’asticots et fascination pour l’agonie comme un art: Ikeda use de ces repères esthétiques pour constituer une sorte de slasher cracra, aussi brutal que celui de ses confrères américains (à l’époque totalement à bout de course), la touche grotesque en plus.

Comme Max Renn dans Videodrome, une journaliste prête à tout ne peut détacher les yeux du snuff movie qu’on lui a envoyé dans un colis réservé à «ceux qui ne dorment pas». Les images fissurées et tremblantes révèlent un itinéraire jusqu’à un site désaffecté où l’on voit une jeune fille torturée se faire crever l’oeil en très (très) gros plan. La lame perce, abîme, fait couler, perfore encore plus dans une sorte de combo Un Chien Andalou + Fulci, ce gentil monsieur si amoureux des énucléations en tout genre. Avec son équipe de tournage, la reporter trop curieuse se rend sur les lieux… où l’attend évidemment un assassin masqué (qui d’autre?). Alors, on regarde les corps tomber. Mais pas si simplement, pas si bêtement: le premier meurtre, impossible et quasi-dadaïsque, sidère par sa brutalité surréaliste (une fille transpercée de part en part), son sound-design presque plus vomitif que les images et surtout par la surprise qu’il provoque. Plusieurs fois, on remettra volontiers la main devant la bouche, tourneboulé par le méchant train-fantôme d’Ikeda. La pellicule délavée filme un Japon de mort dont on a éteint le soleil, mais où la lune peut briller de mille feux au-dessus d’une usine craquelée. Une lame traverse l’obscurité pour trancher une joue, une silhouette s’annonce en cliquetis métalliques, une main agrippe le mauvais côté d’un couteau: Evil Dead Trap remplit les cases du slasher qui n’a peur de rien.

Sans aucun doute très sensible à cette partouze d’esthétique japonaise/américaine/italienne, James Wan a pris plus d’une note en voyant – on suppose, mais l’inverse serait peu envisageable – un tel spectacle: le flash de l’appareil photo détourné pour éclairer des pièces mal éclairées, l’écran de télé comme annonciateur de mort et surtout, une séquence d’anthologie où l’héroïne se retrouve embarquée dans un piège mécanique d’une sournoiserie sans nom. Tout Saw était déjà là. Pour faire l’ultime trait d’union avec des références européennes qu’on pourrait juger envahissantes, Ikeda rappelle ce motif si japonais de la maltraitance des corps, de la mutation, des anomalies, de choses qui nous dépassent parfois du fond du ventre. La dernière partie déchaînée et rallongée jusqu’à l’outrance ne se livre à aucun compromis tenculaire.

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