La vingt-sixième édition de L’Etrange Festival se tiendra au Forum des Images, à Paris, du 2 au 13 septembre 2020. Son président et délégué général Frederic Temps nous dévoile les coulisses de cette manifestation précieuse en pleine épidémie du Covid-19. Forcément étrange.

Comment a été pensée cette 26e édition de L’Étrange Festival forcément plus étrange que les autres?
Frédéric Temps:
Ce qui est sûr, c’est qu’on ne voulait pas un changement radical par rapport aux éditions précédentes. Alors que les gens vivent déjà dans un climat anxiogène où le mode de vie est bousculé, on voulait précisément faire une édition «normale» de L’Étrange Festival, tout en respectant les inévitables contraintes de limitation, inhérentes aux salles et donc au Forum des Images. On a su très tôt que l’on devrait composer avec ces anicroches et donc couper la poire en deux, faire une édition light. Et donc nous dispenser des concerts et des performances artistiques. Ça, c’était malheureusement impossible pour cette 26e édition. L’Etrange n’est pas un cas isolé, les salles de spectacle s’arrachent les cheveux et bon nombre de producteurs de concert ont mis la clé sous la porte en attendant de voir comment évolue la situation d’ici 2021. Pour autant, quitte à faire light, autant régaler le spectateur afin qu’il puisse trouver ce qu’il vient chercher en temps normal, soit une programmation artistique normale. Pour la partie cinéma, on est resté dans la donne globale des fameuses thématiques: retro, carte blanche, compétition courts et longs métrages, hommage, mondo…

Pour les cartes blanches, vos choix se sont portés sur la réalisatrice Marjane Satrapi et à Pascal Faure (coproductrice de L’œil du Cyclone). Comment se conçoivent-elles en plein covid?
Frédéric Temps:
Lorsque l’on réfléchit à une carte blanche, on travaille avec celles et ceux à qui on souhaite les confier parfois pendant cinq-six ans. Cela ne se fait pas dans l’année parce que les artistes que l’on convoite ne sont pas toujours disponibles dans l’année, les musiciens sont en tournée, les cinéastes en tournage. Marjane, ça fait six ans qu’on travaille avec elle pour une Carte Blanche, il s’avère qu’elle venait de terminer son dernier film Radioactive et qu’elle était disponible. Pour Pascale Faure, lui confier une carte blanche faisait sens après son départ de Canal+, d’autant que nous sommes très liés historiquement. Sa carte blanche est superbe. Elle va faire découvrir des choses dont un long inédit Anna de Pierre Koralnik (1967), un téléfilm diffusé en partenariat avec l’INA. Pour composer une carte blanche, le principe reste toujours le même, on travaille en trois vagues. On envoie aux artistes choisis une liste des autres films sélectionnés dans les précédentes cartes blanches afin de leur donner une idée de l’orientation de la programmation; ils proposent une vingtaine de films qu’ils souhaitent montrer; et on part à la chasse aux copies. Tommy de Ken Russell, que Marjane a sélectionné, est ressorti il y a peu en salles mais c’est un tel incunable que le remontrer n’est pas un problème. Ce qui prime, c’est l’approche cinéphilique dans les choix de l’invité. Je me souviens qu’en 2016, Jaz Coleman, le chanteur de Killing Joke, avait choisi Equus (Sidney Lumet, 1977), et ça n’avait rien de surprenant. D’où le plaisir de faire découvrir des films rares à un jeune public qui, sur cette projection, était ressorti éberlué. Depuis tout ce temps, certaines cartes blanches sont devenues mythiques comme celles de Jacques Audiard et Gaspar Noe. Surtout, ça reste bien d’avoir un peu du jardin secret d’un artiste, d’autant que ça lui permet de donner à voir des films que nous n’aurions pas forcément sélectionnés. Pour sa carte blanche, Sono Sion avait choisi Babe 2. Un superbe film mais qu’en tant que programmateur de l’Étrange, je n’aurais jamais pensé sélectionner; je trouve ça bien de montrer qu’une personne comme Sono Sion adore Babe 2. Idem lorsque Jean-Pierre Kalfon choisit Une étrange affaire (Pierre Granier-Deferre, 1981), beaucoup de spectateurs de l’Étrange s’étaient pris une claque. Idem lorsque Alejandro Jodorowsky choisit ce chef-d’œuvre de Miss Mona (Mehdi Charef, 1987), un film français fassbinderien méconnu, tout en montrant Aftermath (Nacho Cerda, 1994).

Un rendez-vous manqué?
Frédéric Temps: Je pense au grand pape de l’Étrange, John Waters. Les spectateurs de L’Étrange seraient certainement déconcertés par le fait qu’il aime avant tout les films de facture classique, tout comme John Carpenter adore les westerns classiques. Bien sûr, ils ont l’occasion de voir des films déjantés, mais dans leurs choix réels, ils sont très classiques. Cela a failli se faire avec John Waters il y a plus de dix ans. On s’est contactés, il n’était pas contre cette perspective mais il acceptait de faire cette carte blanche à l’unique condition qu’il puisse faire son one man show. Seulement, c’était techniquement impossible, il aurait fallu un texte traduit au préalable pour le sous-titrer, ça devenait compliqué donc on a laissé tomber. De même, dans les cartes blanches, on avait été surpris par les choix classiques de Jean-Pierre Mocky ou Liliana Cavani. Un tel classicisme que ça en devenait étrange.

L’Etrange Festival, c’est aussi l’occasion de prendre des nouvelles d’auteurs parfois oubliés comme le réalisateur Thomas Clay, qui avait marqué avec The Great Ecstasy Of Robert Carmichael en 2006 et qui revient avec Fanny Lye Deliver’d.
Frédéric Temps: On suit toujours les auteurs qu’on aime dès leurs courts ou premiers longs et on est toujours curieux de savoir où il en sont dans leur carrière. Cette année, on a d’ailleurs eu une énorme surprise: au début des années 2000, lorsqu’il y avait une première collection de dvd intitulée «L’Etrange collection», je voulais mettre en avant le travail du réalisateur américain Matt Smith, un petit frère de David Lynch qui signe des petits films surréalistes, vraiment singuliers. On l’avait très vite repéré avec nos amis de Canal+, notamment avec son excellent Bob (1999). Seulement, quand j’ai voulu lancer cette collection, Matt Smith ne répondait pas, on n’avait plus aucune trace de lui et je n’ai jamais pu faire un DVD rassemblant tous ses courts métrages. Au début de l’année, je visionne un court pour la compétition, le résultat est assez prodigieux, je clique sur la signature du lien vimeo et je réalise que c’est lui. Pendant deux décennies, le mec est parti sur un chemin parallèle, faisant peut-être de la production locale voire du film institutionnel dans le Minnesota. Soudain, il a eu envie de refaire un film d’une demi-heure, The Altruist. C’est la preuve qu’aussi, des auteurs peuvent, à leur bon souvenir, nous recontacter pour montrer leurs nouveaux films et rebrancher la connexion. Pour Thomas Clay, ce qui est stupéfiant, c’est qu’il a basculé sur un autre terrain, vers un traitement assez acide à la Peter Greenaway, dans une forme plastique somptueuse. Fanny Lye Deliver’d, ce sont des tableaux vivants pendant une heure et demie, c’en est incroyable de qualité. Comme il s’agit d’une coproduction avec le BFI, Clay l’a présenté dans leur festival en novembre dernier. Étrangement, le film n’a pas été acheté par la France. Celui-ci est vraiment étonnant, et comme il n’a aucun distributeur en France, cela faisait sens de l’incorporer dans notre édition six mois après sa première mondiale.

Au fil du temps, les artistes chaos sont toujours présents ou se font plus rares?
Fréderic Temps: J’aurais misé sur Johann Johannsson. On montre son film Last & First Men, il était parti pour devenir un artiste incontournable et la moindre des choses était de lui rendre hommage. Je pense à de jeunes auteurs à surveiller comme le sud-africain Ryan Kruger. Son Fried Barry est un film bien barré tel que vous les aimez au Chaos, d’une liberté que l’on retrouve que dans les courts métrages d’habitude. Je pense aussi au Taïwanais I.-Fan Wang dont le Get The Hell Out est une vraie réponse, en plus d’un clin d’œil assumé, au Why don’t you play in hell de Sono Sion. Les cinéphiles attendent Peninsula mais la vraie sensation est là. Il faut aussi savoir un truc, c’est que les vendeurs internationaux qui avaient des films zarbs ont bradé leur catalogue aux plateformes. Ainsi, beaucoup de films jeunes, décalés, indépendants se retrouvent sur les plateformes et de moins en moins en salles. Cette année Covid a accéléré cette tendance, à l’heure où, par ailleurs, les professionnels s’inquiètent de la politique de Netflix.

Cela pourrait inspirer L’Étrange Festival, justement?
Fréderic Temps: Je ne cache pas que nous sommes contactés par des plateformes françaises comme internationales pour travailler avec des logos étrange sur certains films. On fait déjà un peu cette démarche sur MyCanal avec une programmation étrange, en diffusant des films comme Vivarium ou des courts dont celui de Brandon Cronenberg, primé l’an dernier. Pour l’heure, on discute mais on n’a pas été plus loin. C’est en gestation, comme on dit. Il n’est pas impossible qu’un jour, tout un pan de l’Étrange se trouve sur de nouveaux réseaux.

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