Thomas Clay s’est fait remarquer en 2005 avec The Great Extasy Of Robert Carmichael, une dissertation laborieuse sous influence manifeste de Michael Haneke, resté surtout mémorable pour une choquante scène de viol survenant à la toute fin d’un récit extrêmement lent et inerte sur des jeunes qui s’ennuient dans une ville côtière du Nord de l’Angleterre. L’absence de maîtrise du sujet et la gratuité de la provocation suscitaient la méfiance. Son film suivant, Soi Cowboy, sélectionné à Un certain regard à Cannes en 2008, était la transposition à Bangkok d’une histoire de transfert d’identité calquée sur celle de Lost Highway, le tout photographié par le chef-op d’Apichatpong. Là encore, doute et scepticisme sur un cinéaste manifestement roublard, mais difficile à cerner. Douze ans après, le voilà de retour avec Fanny Lye Deliver’d, dont le sujet aux relents féministes le situe dans l’air du temps tout en cherchant opportunément à faire pardonner le viol crapoteux de The Great Extasy Of Robert Carmichael.

L’histoire est située au XVIIème siècle en Angleterre et il est nécessaire ici d’ouvrir une parenthèse pour préciser le contexte historique. Cette époque troublée correspond à l’arrivée au pouvoir de Cromwell, qui a mis fin à une longue lignée de monarques de «droit divin». En réalité, Cromwell n’a fait que remplacer une tyrannie théocratique par un despotisme laïque, mais le changement a libéré les langues et donné de l’espoir à beaucoup d’Anglais lassés de l’oppression largement soutenue par une religion visant à maintenir les gens dans l’ignorance et dans le respect aveugle de toute forme d’autorité. Accessoirement, cette période s’est accompagnée du développement de l’imprimerie légère, et par conséquent la diffusion des idées. Certains groupes en ont profité, notamment les ranters, un mouvement qu’on serait tenté de comparer à celui des gilets jaunes parce qu’ils ne sont jamais arrivés à s’organiser, et qui espéraient s’affranchir de la religion officielle tout en professant une sorte de panthéisme libertaire et hédoniste.

Le film de Thomas Clay oppose en quelque sorte les tenants de ces deux pôles à travers l’histoire de la famille Lye, dirigée à la trique par un ancien militaire (Charles Dance) qui s’est installé à la campagne avec son épouse Fanny et leur fils de 10 ans. L’arrivée d’un étrange couple en fuite bouleverse leurs habitudes. Les intrus, des ranters poursuivis par un inquisiteur sadique, imposent leur présence par la force et profitent de leur séjour pour tenter de gagner la famille à leur idéologie, ou au moins d’ébranler les convictions puritaines imposées par le patriarche, dont l’autorité jusqu’ici abusive s’avère bien fragile. Au contact du couple, Fanny Lye finit par douter et trouve en elle-même son propre chemin.

Le sujet est idéal pour célébrer le folk horror à l’anglaise, et fait naturellement référence au Grand inquisiteur (1968) de Michael Reeves avec Vincent Price, sans oublier le plus récent A field in England de Ben Wheatley dont Thomas Clay semble s’être inspiré pour une scène d’ivresse hallucinogène. Mais il règne aussi une forte atmosphère de western, amplifiée par la situation isolée de la ferme. Le ménage des genres fonctionne bien, et une jolie photo brumeuse met en valeur les décors et costumes construits sur mesures. Mais en dehors de quelques sporadiques explosions d’ultraviolence, le film a du mal à exprimer ce qu’il a à dire autrement qu’à l’occasion de longues séquences d’affrontements rhétoriques, soigneusement écrits en vieil anglais. Il en résulte un inévitable aspect théâtral accentué par l’unité de lieu, limitée à l’intérieur de la ferme ou à ses abords. Mais il y a une contradiction manifeste à privilégier le texte sur les images, tout en semblant parfois signifier qu’il ne faut pas prendre les mots pour des idées, les ranters eux-mêmes manifestant leur méfiance vis-à-vis de la Bible dont ils mettent en doute la traduction, sans parler de l’interprétation imposée par le clergé.

En terme de sens, Clay n’est pas très clair et semble renvoyer dos à dos deux positions opposées sans prendre parti, sinon pour affirmer un discours féministe opportuniste, la synthèse aboutissant à l’énoncé du titre. Il y a aussi d’énormes trous narratifs que le cinéaste a comblés avec l’habituelle assistance scénaristique d’une voix off qui explique ce que les images ne disent pas. Le problème, c’est que la narratrice (qu’il faut un certain temps pour identifier) est la femme de l’intrus, ce qui ajoute un peu de fumée dans le brouillard. Et il faut vraiment écouter chaque mot jusqu’à la toute fin pour saisir que le film est aussi une origin story. Les acteurs sont bien choisis et dirigés, et contribuent à insuffler de la vie à un récit poussif, souvent menacé d’asphyxie. Peut-être pour se prémunir de l’impression d’arriver un peu après la bataille, Thomas Clay a déclaré que l’idée de ce film date de 2012. Il est possible aussi que des films comme The Witch et Brimstone, qui développent le thème de la bigoterie médiévale ou pré-industrielle pour dénoncer un patriarcat caricatural, ont convaincu les financiers de donner le feu vert à ce projet. Le résultat est en demi-teinte, loin d’être réussi, mais il compte suffisamment d’attraits pour mériter un détour. G.D.

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