Quoi de beau et de bizarre à L’étrange Festival? Ces films: Monos de Alejandro Landes; Kongo de Hadrien La Vapeur et Corto Vaclav; Laurin de Robert Sigl; La petite fille au bout du chemin de Nicolas Gessner; Irréversible – inversion intégrale de Gaspar Noe; Vivarium de Lorcan Finnegan; The Art Of Self-Defense de Riley Stearns; Walkabout (La randonnée) de Nicolas Roeg.

PAR THEO MICHEL, GAUTIER ROOS, JEREMIE MARCHETTI, GUILLAUME CAMMARATA

Monos de Alejandro Landes
Dans ce qui ressemble à un camp de vacances isolé au sommet des montagnes colombiennes, des adolescents, tous armés, sont en réalité chargés de veiller à ce que Doctora, un otage américain, reste en vie. Mais quand ils tuent accidentellement la vache prêtée par les paysans du coin, et que l’armée régulière se rapproche, l’heure n’est plus au jeu, mais à la fuite dans la jungle. Le film est divisé en deux parties bien distinctes, l’une se trouvant au sommet de montagnes, donnant à l’espace le rendu d’un décor presque biblique, puis la seconde partie vient s’engouffrer dans la nature sauvage de la forêt. Au bleu du ciel répond le vert des arbres. De la lumière à la noirceur. Le film est aussi bien une descente au sens propre comme au sens figuré, c’est comme descendre le long de la rivière dans Au cÅ“ur des ténèbres de Joseph Conrad. Le cinéaste impulse aussi régulièrement un élan lyrique, mystique qu’énigmatique – rendu audible par la belle bande sonore de Mica Levi (déjà à l’œuvre dans Under the Skin). Le film commence avec l’éclat juvénile et combattif des jeunes personnages habités par une énergie de groupe. Le désir des uns et des autres vient apporter de la douceur face au sujet fort du film, celui de l’embrigadement des jeunes à la guerre. Mais plus le film avance, plus il s’enracine. Ici l’horizon connaît la lourdeur, les tumultes de la jeunesse, où le simple visage devient la fenêtre ouverte sur le désarroi. Le dernier plan bouleversant vient capter toute l’essence du film: le regard adolescent. Monos est un portrait à la fois lyrique et sauvage d’une jeunesse plongeant progressivement au cÅ“ur des ténèbres. Une force romanesque qui fait oublier quelques réserves, et où l’énergie de l’infime côtoie la grandeur de l’obscurité. Quelque chose bouleverse dans ce traitement atypique et poétique de l’adolescence. Ce quelque chose est difficile à nommer, difficile à attraper, appelons-le le chaos. C’est toute la beauté du film, de nous en faire cadeau. T.M.

Kongo de Hadrien La Vapeur et Corto Vaclav
On suit à Brazzaville l’apôtre Médard, guérisseur de la confrérie Ngunza, dont la mission consiste à exorciser les patients victimes de mauvais sorts. Il voit des choses que monsieur Tout le monde ne peut pas voir (une passion pour les sirènes qu’il capture en bouteille), porte des maillots de foot de toutes les nations de monde, et doit se défendre vis-à-vis des procès en sorcellerie qui lui sont intentés (les enfants disparaissent dans plusieurs des ménages qu’il a envoûtés). On ne sait pas du tout s’il incarne un saint ou un esprit maléfique, et c’est probablement la plus belle réussite de ce film court, à mi-chemin entre Jean Rouch et la démesure ridicule mais extrêmement séduisante du général Idi Amin Dada de Barbet Schroeder (1974). Un docu sans interview ni voix-off (autre que celle de notre chamane en question) qui prend pour toile de fond le capitalisme chinois conquérant (une entreprise vient d’ouvrier une carrière sur le lieu même où nos mystiques pratiquent leur rituels avec la nature): espérons que vous garderez en tête comme nous cet extraordinaire plan final, petit morceau de transe nocturne convoquant Jacques Tourneur. G.R.

Laurin de Robert Sigl
Début du 20ème siècle: bientôt âgée de 10 ans, Laurine surveille son petit monde du bout de sa longue vue, offerte par un papa marin qui voyage beaucoup (beaucoup trop même, si vous voulez mon avis). Bientôt, l’absence du père va se doubler de celle, tragique, de la mère: on la retrouve morte un matin, tête la première dans l’eau. Cela aurait pu rester un simple accident si, la même nuit, Laurine n’avait pas vu un enfant paniqué demander de l’aide à sa fenêtre, avant d’être happé par une ombre. Seule à présent avec sa grand-mère, la petite fille entend des gémissements nocturnes, qui pourraient être ceux de sa mère défunte. Et quelle est donc cette lumière qu’on allume dans le château en ruine sur la colline? Et peut-on faire confiance à cet instituteur qui séduit tant Laurine, y trouvant l’incarnation parfaite de ses daddy issues? Ou à ce pasteur au regard de dément? Pas d’illusions: le monde l’enfance y est aussi tourmenté que celui des adultes, menteurs, violents et tourmentés. Au milieu, petite Laurine voudrait comprendre en silence, incroyable Dora Szinetar dont le regard stupéfiant hante autant que celui d’Ana Torrent dans Cria Cuervos. En 1989, Robert Sigl offre un one-shot à la beauté fulgurante, un petit Laurin marchant sur les pas d’autres vierges du cinéma gothique. La très belle scène de terreur nocturne ouvrant le bal, où la mère de Laurin se perd dans une nuit noire alors que l’orage gronde au loin, est une vraie leçon d’atmosphère à elle-seule. J.M.

La petite fille au bout du chemin de Nicolas Gessner
Ryn, jeune Anglaise de treize ans, vit retirée avec son père, poète, dans une belle maison au bord de la mer. On ne voit jamais son père. Peu à peu, plusieurs personnes disparaissent dans l’entourage de l’enfant. On pourra beaucoup tiquer sur la réalisation sans éclat (Nicolas Gessier, le réalisateur, ne fera franchement plus rien d’intéressant par la suite), sur la musique synthé tsouintsouin/funk de Mort Shuman (qui incarne également le gentil flic nounours) qui s’occupe d’horriblement dater le film mais pas sur le reste. Peu de décors (quelques extérieurs glaciaux, mais surtout cette maison anonyme, faussement chaleureuse) et une poignée d’acteurs formidables, tous réunis autour de dialogues tendus où le pire semble toujours se profiler. Soit une économie théâtrale qui sied parfaitement à ce conte vénéneux. Si Alexis Smith en harpie bourgeoise offre de merveilleuses joutes avec Jodie Foster, déjà brillante du haut de ses 13 ans (qui en doute?), Martin Sheen emporte le morceau en rapace pédophile prêt à tout, attendant que la nuit tombe pour aller toquer à la porte de sa proie. Difficile d’oublier ses face-à-face avec l’héroïne, anxiogènes à souhait, dont une scène de maltraitance animale passablement traumatisante. Un air de Chopin et un parfum de mort pour une petite qui a grandi trop vite. J.M.

Irréversible – inversion intégrale de Gaspar Noe
La grosse attente de ce début de festival dont nous vous avons largement parlé, à l’endroit comme à l’envers. Le principe est simple: c’est le même film que celui que nous avons vu en salles en 2002, mais monté cette fois-ci de manière chronologique et censé apporter plus de clarté que la version d’origine. Résultat, c’est plus le même film et c’est très bizarre comme sensation, faut l’avouer. Le puzzle à l’endroit, tout fait sens. Dans la salle, ceux qui n’avaient pas vu l’original (il y en avait!) ont trouvé l’expérience extrêmement sombre (euphémisme!). On les comprend: cette version est encore plus sombre, perdant sans doute la poésie triste du montage à rebours qui donnait à voir après le chaos un couple heureux pour la dernière fois. Au final cette version à l’image de notre époque actuelle violente et sans poésie. Une bonne façon de (re)découvrir l’œuvre culte de Gaspar Noe, décidément maitre du timing parfait. G.C.

Vivarium de Lorcan Finnegan et The Art Of Self-Defense de Riley Stearns
Voilà deux films présentés à l’Étrange où l’on retrouve les deux mêmes acteurs, l’excellent Jesse Eisenberg et la très douée Imogen Poots. Les points communs s’élargissent même au niveau du récit, puisque le personnage incarné par Eisenberg se trouve dans les deux cas prisonniers d’une machination. Mais s’y trouvent également ces différences fondamentales: l’un est mauvais, l’autre plutôt bon. Quoique rien de fifou sous le tapis. D’un côté, Vivarium est un pur film de petit malin qui nous avait déjà très agacés à Cannes. À la recherche de leur première maison, un jeune couple effectue une visite en compagnie d’un mystérieux agent immobilier et se retrouve pris au piège dans un étrange lotissement. Ce mauvais épisode de Black Mirror s’essouffle après la première demi-heure dans son film-concept. Le récit agace à vouloir sans cesse surprendre, alors que tout est hyper attendu – laissant le film tourner en rond à l’instar de ces personnages qui tentent de s’échapper de ce lotissement-dispositif. Tout est gros, trop gros, venant révéler en très gros aussi l’inanité et la vacuité du discours. Si cela semble se répéter avec The Art of Self-Defense, il est bon de constater que le film s’en sort plutôt bien et a l’élégance de repartir avec d’énorme morceau de rire. Ce qui séduit au-delà du délicieux jeu d’acteur et de ses dialogues par moments à mourir de rire, c’est ce récit qui nous plonge dans une inquiétante atmosphère au même niveau que cette métamorphose forcée par le protagoniste, celui de devenir plus «viril» – il s’agit d’une plongée destructif, une rupture? Après s’être fait attaquer dans la rue en pleine nuit par un gang de motards, le timide comptable Casey décide de s’inscrire à des cours de karaté afin de pouvoir se protéger en cas de nouvelle agression. On pense évidemment à Fight Club dans ce récit de violence et de combats entre rêve et cauchemar. T.M.

Walkabout (La randonnée) de Nicolas Roeg
Plaisir immense de (re)voir ce grand film sur grand écran. L’histoire, deux adolescents qui fuient dans le désert après avoir assisté à la folie meurtrière et suicidaire de leur père. S’ensuit une belle errance initiatique au cœur d’un espace totalement inconnu et gigantesque pour les deux protagonistes. Où la nature s’oppose à la civilisation moderne. Il s’agit d’une balade sauvage dans un autre monde, un paradis perdu qu’il s’agit de découvrir. C’est un film de fracture, de coupure, de morcèlement, tant il s’agit pour le cinéaste de jouer sur les raccords, le découpage technique pour nous offrir un ballet d’image époustouflant retranscrivant l’éveil par le cinéma. Nous passons de la ville au désert, par le simple fait d’un travelling et d’un raccord. Ce film-parcours devient l’avènement d’un dévoilement, d’une quête spirituelle visant à nous ramener à cet ouvert par l’éclat d’un instant. Il s’agit pour les protagonistes d’un parcours qui va les changer à vie. Walkabout est un grand film d’espace, où il s’agit de cloisonnement et le décloisonnement, nous plongeant sans cesse dans une zone mentale. Bien sûr, Terrence Malick a sûrement vu le film, tout comme Gus Van Sant ou Bruno Dumont, puisque qu’il s’agit sans cesse ici, tout comme les cinéastes mentionnés, de jouer sur l’espace pour donner une lisibilité au monde par le ressenti. La rencontre d’un Aborigène sur le chemin sera l’éclosion du désir et d’émancipation pour les personnages, c’est le retour au primitif. C’est dans la plénitude de ce récit que se situe l’éveil qui permettra faire naitre une conscience. T.M.