[Étrange Festival 2019] “Kongo”, “Adoration”, “Family Romance”: films troubles et troublants

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Trois beaux films prĂ©sentĂ©s Ă  L’Ă©trange Festival nous ont mis des seringues dans les yeux: Kongo, Adoration et Family Romance. Des films trĂšs diffĂ©rents les uns des autres ayant en commun une capacitĂ© Ă  filmer le trouble et Ă  le communiquer.

PAR THÉO MICHEL

Le dernier plan Ă©blouissant de Kongo de Hadrien La Vapeur et Corto Vacla rĂ©sume finalement tout le film: la camĂ©ra nage dans le royaume de l’indicible. Le film nous embarque Ă  Brazzaville (au Congo) oĂč nous suivons l’apĂŽtre MĂ©dard qui se dĂ©mĂšne pour guĂ©rir les malades victimes de mauvais sorts. Mais sa vie bascule lorsqu’on l’accuse publiquement de pratiquer la magie noire. On pense naturellement Ă  Jean Rouch, qui passa la grande partie de son travail sur le continent africain, mais aussi dans cette maniĂšre de vouloir cerner le monde et ce qui s’y cache dans l’ombre. Commençant comme une enquĂȘte de terrain, Kongo atteint dans sa derniĂšre partie, en filigrane du capitalisme chinois qui peuple leur terre, une aura philosophique dans la maniĂšre d’expĂ©rimenter les possibilitĂ©s du cinĂ©ma. Brisant, ici, les rĂšgles de l’acadĂ©misme, proposant une Ɠuvre fascinante et ensorcelante, le film n’essaye pas forcĂ©ment savoir si l’apĂŽtre est coupable, mais se focalise entiĂšrement sur sa maniĂšre d’ĂȘtre et tend Ă  capter l’invisible. Il s’agit de cĂ©lĂ©brer dans un murmure, tout comme l’écoulement silencieux d’un ruisseau, le vertige de l’indicible. On a lĂ  probablement l’une des plus belles et grandes propositions de L’Étrange Festival, qui loin des sentiers battus, rappelle la dĂ©finition de cette manifestation par Jean Pierre Dionnet: se faire bousculer par des films et des idĂ©es qu’on ne soupçonnait pas avant d’entrer dans la salle.

C’est aussi en Ă©cho avec le dernier film de Fabrice du Welz, Adoration, qui vient nous frapper lĂ  oĂč on ne l’attendait pas. «Son film le plus tendre» qu’on pouvait lire un peu partout, et c’est vrai. C’est l’histoire de Paul, un jeune garçon solitaire, cueilli par Gloria qui lui tombe littĂ©ralement dessus alors qu’elle tentait de s’enfuir de la clinique psychiatrique. Paul tombe fou amoureux de cette adolescente et ensemble, ils vont s’enfuir loin, trĂšs loin du monde des adultes. Aussi trouble et solaire que Gloria, assez loin de la noirceur grinçante des prĂ©cĂ©dents films de son auteur, Adoration qui complĂšte la trilogie ardennaise de Du Welz aprĂšs Calvaire et AllĂ©luia, doit beaucoup Ă  la majestueuse photographie signĂ©e Manuel Dacosse: une rĂ©ussite de mise en scĂšne oĂč le monde invisible rĂ©git le monde visible. De quoi sublimer cette belle romance Ă©lĂ©giaque entre deux enfants oĂč Du Welz saisit les bruissements d’un Éden perdu aux confins du monde. C’est beau comme un conte de fĂ©es pour adultes et c’est peu dire que Dacosse se rapproche de Darius Khondji, avec son travail sur les regards, sa facultĂ© Ă  peindre la peau humaine, jouant sur la pellicule – sur la texture de l’image – pour que la lumiĂšre devienne Ă©motion. Dans ce paysage parfois brumeux, dans les eaux troubles d’un fleuve touchĂ© par la grĂące d’un soleil resplendissant, dans le silence de la terre, l’amour se rĂ©vĂšle comme un songe, la folie est comme un beau dĂ©sastre Ă  ciel ouvert. Quelques scĂšnes un poil forcĂ©es tiennent peut-ĂȘtre Ă  distance mais Adoration reste, et s’impose comme, un vrai beau film.

Enfin, dans Familly Romance LLC, Werner Herzog pousse sa mise en scĂšne jusqu’au trouble. Encore un grand film fou pour le rĂ©alisateur allemand. Une fiction filmĂ©e comme un documentaire, quoi de plus trouble. Dans le Japon d’aujourd’hui, un homme est engagĂ© par une sociĂ©tĂ© pour se faire passer pour le pĂšre disparu d’une fillette de 12 ans. Le cinĂ©ma comme art du double est constamment bousculĂ© par la vraisemblance des sentiments, le vrai dans le faux: les acteurs sont non-professionnels, le tournage a cumulĂ© presque six heures de rushs et certaines sĂ©quences sĂšment le doute, comme le trouble. As usual, Herzog fait cramer les frontiĂšres entre fiction et documentaire.