[ÉTRANGE FESTIVAL 2019] FRED TEMPS MEETS THE CHAOS

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L’Étrange Festival fête cette année son symbolique premier quart de siècle d’existence. Le Chaos ne pouvait pas passer à côté de cet événement qui se tient du 4 au 15 septembre 2019 au Forum des Images. Rencontre avec Frédéric temps, Président et délégué général de cette précieuse manifestation.

INTERVIEW: GUILLAUME CAMMARATA & THÉO MICHEL / PHOTO: FRED TEMPS

Cela fait maintenant 25 ans que vous célébrez l’étrange. Pour ceux qui découvrent le festival, pouvez-vous nous parler de la genèse d’un tel évènement.
FrĂ©dĂ©ric Temps: C’est parti très bĂŞtement. On Ă©tait Ă  la fin des annĂ©es 80/dĂ©but 90 et avec un collègue journaliste de l’époque, on voyait Ă©normĂ©ment de films. Évidemment, Ă  cette Ă©poque il n’y avait pas Internet, pas de DVD, les distributions de films de «genre» n’étaient pas aussi dĂ©veloppĂ©es qu’aujourd’hui. C’était une Ă©poque oĂą le «cinĂ©ma de genre» Ă©tait un petit peu en essoufflement. On voyait encore au cinĂ©ma Ă  la fin des annĂ©es 70-dĂ©but 80 des films d’Argento, les Bava, Dracula, etc. Puis, les gens sont partis sur autre chose. La comĂ©die française a vĂ©cu ses heures de gloire. Le cinĂ©ma de «genre» commençait Ă  pĂ©ricliter auprès des salles de distribution, avant mĂŞme le problème des multiplexes, etc. Il faut savoir qu’au dĂ©but des annĂ©es 80, est arrivĂ©e la VHS et a d’ailleurs fait exploser l’industrie du porno. Plus besoin d’aller se planquer dans un sexshop ou une salle de quartier pour voir ces films! Il suffisait simplement de prendre discrètement une cassette de Mickey et d’y planquer en dessous un petit film de cul. Puis de rentrer pĂ©père Ă  la maison le soir. On s’est alors rapidement rendu compte qu’il n’y avait plus que la vidĂ©o permettant de voir des films qui ne sortaient dĂ©jĂ  plus en salle dans des copies dĂ©gueulasses. Pour ceux qui ne sortaient plus du tout, on les rĂ©cupĂ©rait Ă  travers le monde et on se les Ă©changeait entre copains. Un jour, on s’est dit que c’était trop con, qu’il fallait remonter nos manches, crĂ©er une manifestation de film. Un endroit oĂą l’on trouverait des films sur lesquels on fantasmait de concert. C’est ce qu’on continue Ă  faire aujourd’hui et on essaye de garder l’enthousiasme du jeune cinĂ©phile en nous qui veut voir ce genre de film en salle, aux aguets de nouveaux talents apportent un peu de sang neuf, des idĂ©es. Dans le cinĂ©ma expĂ©rimental, il y a encore des choses qui s’expĂ©rimentent, qui se tentent, et on n’est jamais rassasiĂ©s.

Depuis toujours, vous avez mis un point d’honneur à mettre en lumière le cinéma expérimental.
Frédéric Temps: C’est très important pour nous. Dès le début du festival, il y avait du cinéma expérimental dans notre programmation. On a ressorti les films de Kenneth Anger alors que plus personne ne les montrait. Nous avons aussi montré tous les films de Bill Morrison. Combien de salles en Europe, ou d’institution, ont fait une rétrospective de Morrison en sa présence? Voilà des cinéastes que nous avons défendus et qu’on défendra toujours. L’une des raisons d’être de l’Étrange Festival est bien sûr de ne pas se donner de limite. Ce qui rejoint un site comme le vôtre, d’ailleurs. Une comédie peut être très franchouillarde et sympathique, elle aura potentiellement sa place à côté d’un Kenneth Anger, d’un film d’horreur ou d’une œuvre originaire du Turkménistan. Nous voulons aussi bien voir La soupe aux choux que Inauguration of the pleasure dome de Kenneth Anger. Bien sûr, nous avons évidemment une cohérence de programmation. Mais, quand tu es dans ta chambre avec tes cassettes, tu peux regarder ces deux films. Alors, pourquoi ne peut-on pas le faire dans une salle?

Nous avons d’ailleurs défendu sur notre site la nécessité que Louis de Funès soit diffusé à la Cinémathèque.
Frédéric Temps: Il est tout à fait normal que la Cinémathèque reconnaisse l’importance – au-delà des compétences d’acteur et de l’artiste qu’il était – de son œuvre.

Ce qui est amusant, c’est qu’un film comme La folie des grandeurs (1971) correspond exactement à cette définition de l’éclectisme et du paradoxe. C’est un film populaire avec des acteurs issus du porno.
Frédéric Temps: Bien sûr! Gérard Oury a lui-même fait du porno! Sans oublier que c’est très bien écrit. C’était des scénarios écrits au cordeau et on ne peut pas rejeter un travail quand il est de qualité. L’une des meilleures comédies françaises de ses dernières années, c’est Le diner de cons de Francis Veber, et c’est inattaquable.

Parlez-nous des premières éditions, de cette époque où les spectateurs étaient assis sur des balancelles dans l’ancien cinéma Le passage du Nord-Ouest (paris 9e), qui accueillait alors la manifestation. Ça paraît totalement fou et irréel aujourd’hui.
Frédéric Temps: Quand on a voulu créer cette opération à l’époque, nous avions un ami commun qui lui-même connaissait les gens venant de récupérer une salle de cinéma de la rue Faubourg Montmartre à Paris. C’était une salle qui projetait essentiellement des films de genre. D’ailleurs dans les années 60, elle était prénommée Le Club, en concurrence avec une autre salle un peu plus loin dans la rue. Le fameux Midi-minuit. Puis cette salle a évolué au fil des années. Dans les années 90, une association l’a transformée en salle de concert. C’est devenu Le passage du Nord-Ouest. Ça parait totalement hallucinant de parler de ça aujourd’hui, mais à cette époque on pouvait encore fumer dans les salles. Dans toute la longueur à droite, il y avait un énorme bar. Nous avons rencontrés ces gens-là, on leur a proposé ce qu’on voulait faire et ils nous ont répondu que c’était formidable, que c’était exactement ce qu’ils cherchaient! Ils voulaient changer les choses. Et quitte à faire une programmation décalée, on voulait faire sauter la salle. C’est alors qu’ils sont partis dans les Puces à la recherche de meubles pour en faire des sofas pour totalement réaménager la salle, et ce dans tous Paris et sa banlieue. A l’époque, on voyait dans ces rendez-vous une sorte d’«oasis cinématographique». C’est précisément de là que l’appellation «étrange festival» est apparue. Contrairement à ce que certains journalistes écrivent, l’Étrange Festival ne signifie pas «festival de films étranges». Pas du tout! C’est en voyant la configuration de cette salle qu’on s’est rendu compte qu’elle avait un aspect étrange et inhabituel.

À ce propos, vous aimez parler de films «différents» pour évoquer votre programmation.
Frédéric Temps: Exactement. Ce sont des films «différents. Bien sûr, aujourd’hui plus de 50% de la programmation appartient au genre fantastique, alors on a facilement une position de festival de «genre» etc. Mais, en fait, pas du tout. Nous avons l’intention primordiale de faire le grand écart aussi bien entre des documentaires que des films sociaux.

Et par la suite, comment a évolué le festival?
Frédéric Temps: Pour revenir à l’histoire, nous avons fait le festival durant deux années consécutives dans les conditions que nous proposait le cinéma du Nord-Ouest. Malheureusement, ça s’est cassé la gueule. Nous sommes donc partis et nous nous sommes exilés une première année au cinéma Le Grand Action, rue des Écoles. À cette époque, le festival commençait à avoir du succès. En effet, il n’y avait rien à côté, alors les gens étaient contents de pouvoir voir ce genre de cinématographie. Aussi fou que cela puisse paraître, à cette époque, le festival durait presque deux mois. Cela représentait environ 190 films présentés. C’était en quelque sorte le plus grand festival du monde. Puis nous sommes partis deux ans plus tard et nous nous sommes retrouvés ici, au Forum des images, anciennement appelé la vidéothèque de Paris. Cela se passait en août et le festival grossissait petit à petit. Puis il y a eu des travaux, la vidéothèque a fermé et nous avons émigré au Rex. Nous y sommes restés un an. Puis le festival s’est arrêté deux ans. Nous sommes revenus en 2009 en force et dans ce nouveau lieu, le Forum des images. Nous avons rapidement constaté que les gens voulaient voir des «films différents», qu’ils en avaient besoin. On sentait et on savait qu’il y avait une nouvelle génération de spectateurs qui émergeait. Le public de l’Étrange festival est tellement varié qu’on ne peut que s’en féliciter, certains pensent que le festival rassemble uniquement des geeks ou des fanboys alors que c’en est qu’une infime partie de sa constitution. En réalité, il y a une telle diversité d’âges, de sexes et de milieux que cela rejoint encore une fois le principe du Festival et sa culture de la différence.

En voyant votre programmation, on ne peut que se réjouir de la vivacité de ce genre de cinéma dans le monde, a fortiori en France.
Frédéric Temps: Oui, nous sommes très optimistes à cet égard. Cela en devient même compliqué. Nous avons refusé beaucoup de films qui auraient pu avoir leur place dans notre sélection, nous arrivons au bout des possibilités des trois salles du Forum des images. C’est difficile de contenir autant de films en si peu de temps et dès l’année prochaine, nous allons devoir réfléchir à comment résoudre ce problème. Cela peut passer par des séances du matin ou des salles supplémentaires, nous verrons. Quoi qu’il en soit, l’Étrange festival continue sa croissance. C’est symbolique de ce quart de siècle de manifestation, exactement ce qui s’est produit avec le Festival de Rotterdam, qui a grossi à partir de sa vingtième année.

Des œuvres marquantes cette année ?
Frédéric Temps: C’est une question à ne pas poser à un programmateur! [il rit]. Au hasard, et vraiment au hasard, j’ai pris deux grosses claques avec Lilian de Andreas Horvath et Kongo de Hadrien La Vapeur & Corto Vaclav. Ça tombe bien: ils font partie de la programmation. Ce sont deux films d’une puissance et d’une philosophie incroyable, surtout sur leurs dernières minutes. C’est très beau. L’un comme l’autre dégagent quelque chose de puissant avec leur caméra. Avec Lilian, on est très proche du Herzog des années 70, notamment La ballade de Bruno (1977). C’est le «ventre de l’Amérique» comme disait Luc Moullet. C’est un voyage complet dans l’Amérique du vide, du rien. L’antithèse hollywoodienne.

À ce propos, Jean-Pierre Dionnet disait que l’Étrange festival était l’endroit où l’on peut encore se faire bousculer par des films et des idées qu’on ne soupçonnait pas avant de rentrer dans la salle. C’est le cas de Kongo que nous avons déjà vu.
Frédéric Temps: Exactement. Pour le cas de Kongo, c’est une sorte de vent qui te balaye littéralement. À la fin, ce cinéma t’apporte vers un ailleurs. Dionnet qui dit: «Est-ce que j’ai aimé ce film? Oui, car il m’a emmené vers un autre terrain, il m’a fait réfléchir». On veut que le spectateur vienne, et se dise «qu’est-ce que c’est que ce truc? Allons-y et on verra bien». Puis à la fin tu en sors le souffle coupé. Tu sors de là et tu dis tout simplement «wow».

Justement, on attend de l’Etrange Festival qu’il propose ce genre de films. Des films qui viennent agir sur nous, quitte à même nous bousculer. Au sein de votre travail de programmation, vous en tenez compte?
Frédéric Temps: Il y a évidemment une logique de programmation. D’ailleurs, c’est comme dans un repas, on essaye de faire plaisir à nos convives. Ici, c’est pareil. Les gens viennent en confiance. Nous n’avons qu’une envie: leur faire plaisir. On veut que les spectateurs reviennent les yeux fermés, comme dans un bon restaurant. Pour moi, un festival doit faire découvrir des choses. Il n’est pas là pour servir la soupe, y compris à des agents ou des distributeurs. Le festival partait de l’intention de redonner une heure de gloire à des artistes oubliés ou délaissés, mais aussi peu vus. On doit proposer au public de la découverte évidemment, et cela à tous les niveaux. Maintenant, après tout ce que je vous ai dit, on n’a pas intérêt à se planter.

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