On dit souvent que Pollack achève bien les chevaux. Ce que l’on dit moins, c’est qu’un autre Sidney aussi a naguère achevé des chevaux. Où ça? Dans Equus, film bizarroïde de 1976.

PAR JEAN-FRANÇOIS MADAMOUR

Dans une écurie, Alan, un ado a priori comme les autres, crève les yeux de six chevaux avec un grand pic de métal. Intrigué par cet acte horrible, le Docteur Dysart (Richard Burton, revenu d’enfer) prend en main le gamin perturbé, frustré. Quel est donc son secret? Réponse dans une adaptation de pièce de théâtre par Peter Schaffer au scénar et Sidney Lumet à la mise en scène. Une tragédie fantastique à base de Freud bouilli, d’homosexualité refoulée et de catharsis psy.

Tourné après le vertigineux Network, ce Lumet ressemble un peu au vilain petit canard dans sa filmographie. Comme Amadeus (Milos Forman, 1984), Equus est tout d’abord une adaptation cinématographique de pièce de théâtre de Peter Shaffer. Sidney Lumet, alors au firmament de sa carrière avec les réussites de Serpico et d’Un après-midi de Chien, se contente de signer la réalisation. Un choix pas si étonnant. Prenez son cultissime Douze hommes en colère, autre adaptation théâtrale (de Reginald Rose cette fois). Prenez La mouette de Tchékhov ou Vue du pont d’Arthur Miller. Mélangez et vous obtenez ça. Dès le premier plan, Equus se focalise sur un couteau. La caméra s’incline et fait un gros plan sur le museau d’un cheval. Une voix-off raconte sur un ton littéraire une histoire peu ordinaire. Celle d’un homme dans le plus simple appareil qui caresse avec affection et insistance un cheval blanc. La voix, c’est celle de Richard Burton, monsieur Elisabeth Taylor à la ville, fort d’une longue carrière ciné (on ne va pas refaire son parcours, de Cléopâtre en 1963 à La nuit de l’Iguane, en 1964 en passant par Quand les aigles attaquent en 1969). Burton est assis sur une chaise derrière un bureau. Dans Equus, il joue un psychiatre dont on finit par voir le visage dans la pénombre. On le comprend par les images: il ne s’est pas remis d’une rencontre avec un jeune patient au lourd secret: Peter Firth, premier rôle de la révélation qui connaît le personnage pour l’avoir déjà interprété au théâtre pendant des années. Un acteur revu ensuite sporadiquement dans quelques films comme Tess, de Roman Polanski. Un travelling arrière suit Burton à son bureau, une clope à la main. La lumière revient peu à peu. L’histoire peut commencer et narre enfin ce qui s’est passé. Programme pas fastoche: le récit, faussement linéaire, veut à la fois décortiquer la loi et la pulsion, rendre compte de l’ambiguïté morale d’un jeune homme et plonger tête baissée dans les arcanes de la folie pure.

Ayant débuté comme acteur, Lumet a conservé son goût du théâtre: ses films sont souvent statiques, très dialogués. Le huis clos est son lieu d’excellence. La majorité des scènes se déroulent dans des lieux clos (un bureau, une chambre, une maison). Lors d’une scène sur la plage, l’utilisation de la plongée et de la contre-plongée marque une rencontre choc (Alan avec un homme sur un cheval) et assure un rapport de fascination virile dans le regard du môme. Pour l’adolescent, le cheval va devenir symbole de Dieu (images religieuses à l’appui). Fausse route: son Dieu pourrait bien être la figure sacrée et droite du père qui manque à son équilibre psy. Fascination pour la beauté d’un cheval et recherche d’une affection animale (donc mâle) jamais reçue. Par la mise en scène, Lumet se contente sans l’ombre d’ostentation d’accompagner des séquences où s’exprime un vertige. Entre les parents maladivement protecteurs et un psy tantôt plombant tantôt réconfortant, Alan trouve la salvation «à l’extérieur» (et donc les scènes à l’extérieur doivent se voir comme des moments de libération). Grâce au cheval, l’ado se libère, se transcende, découvre la jouissance, nu, dans un terrain vague. Hélas, son obsession pour le cheval tourne à la névrose: l’ado se prend littéralement pour un cheval, érigé dans son esprit comme modèle masculin. Se muselle. Se cravache avec un bout de bois, tout seul dans sa chambre. Voilà une solide parabole sur la solitude des esprits faibles. Schaffer et Lumet ne trichent pas avec les pulsions morbides de ce personnage bouclé ni même avec sa sexualité. Jusqu’à une scène d’amour dans un box de cheval où face à une petite amie entièrement dévêtue, il découvre la véritable raison de sa folie: son impuissance qui accompagne une foule de désirs inassouvis. Une scène tragique où finalement l’amour libérateur d’une femme n’est pas assez fort pour compenser un gouffre affectif.

Dans un premier temps, le psychiatre Burton devient détective et mène l’enquête en arpentant le subconscient du farouche Alan pour extraire le vilain mal(e) qui le ronge et comprendre les raisons d’un comportement autiste et brutal. Comportement d’autant plus incompréhensible que le jeune homme semble vouer une fascination non feinte pour les chevaux. A moins qu’il ne faille fouiller du côté d’Oedipe (les yeux crevés symbolisent la castration). Le Alan enfant et ado est incarné par le Alan adulte. Au gré de l’intrigue, le psychiatre devient le psychanalysé. Et c’est là qu’on tient la grande idée d’Equus. Au contact d’Alan, le docteur est soudainement confronté à des démons intérieurs qui jusque là somnolaient sagement dans son inconscient. Burton, c’est le cheval, le «Equus» du titre, l’homme muselé et l’objet de fascination. Malgré le simplisme des conclusions, chaque monologue de Burton scotche par leur fougue. La force du film réside dans son interprétation – ou plus précisément les qualités de directeur d’acteurs de sir Lumet. Lui qui a su révéler le meilleur de Rod Steiger dans Le Prêteur sur gages, de James Mason dans La Mouette, d’Al Pacino dans Serpico, de Paul Newman dans Le Verdict, fait des miracles avec un duo d’acteurs d’une rare intensité: Richard Burton donc, bonhomme secrètement traumatisé au bout de son rouleau existentiel et Peter Firth, pelote blonde innocente au regard halluciné. Lumet n’a peut-être jamais filmé de choses aussi troublantes.

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