Longtemps invisible, Équation à un inconnu de Dietrich de Velsa, l’un des pornos gay les plus mélancoliques au monde, sort en Dvd/Blu-Ray en juillet chez Altered Innocence. Et c’est le réalisateur d’Un couteau dans le coeur qui en parle le mieux, au nom du Chaos.

INTERVIEW: JEREMIE MARCHETTI

C’est peu dire qu’il faut sauver la mémoire du cinéma porno! Il n’a pas à moisir sur des bandes magnétiques oubliées ou sur des pellicules 16 ou 35 éparpillées aux quatre vents. À l’heure de la HD et de la dématérialisation, les sauvetages se comptent hélas sur les doigts de la main. Une position encore plus délicate pour le porno gay des années 70, qui trouve un poignant écho avec le poids des années Sida sur les épaules, témoignage d’une libération par l’image. En France, le format blu-ray évite le genre comme la peste, qu’il soit homo et hétéro: trop de risques à prendre. Le trimballant de cinémathèque en cinémathèque depuis des années, Yann Gonzalez eut un coup de foudre pour Équation à un inconnu, one-shot mystérieux tourné en 1979 que l’on avait déjà évoqué sur les rives du Chaos, rêverie d’éphèbe où le sperme a le goût des larmes et vice versa. C’est en s’associant avec un éditeur américain, Altered Innocence, que le réalisateur d’Un couteau dans le coeur a pu enfin distribuer le film.

Il faut dire que les américains sont bien moins frileux à l’idée de sortir du vintage porno en HD (Vinegar Syndrome s’en est fait une spécialité d’ailleurs). Une résurrection émouvante et bien méritée accompagnée de Journal d’un combat, court-métrage de Guy Gilles conté par la voix d’Alain Delon et consacré au réalisateur Dietrich de Velsa, alors filmé dans son atelier de peinture durant les années 60, d’une surprenante bande-annonce utilisant quelques rushes inédits (UNE ŒUVRE LYRIQUE QUI VOUS BOULEVERSERA nous gueule la voix off) et d’un hommage, of course, de Yann Gonzalez racontant dans la langue de Shakespeare sa relation si particulière au film. Pour l’occasion, on lui a demandé d’en remettre une couche pour le chaos.

Comment as-tu découvert Equation à un inconnu?
Yann Gonzalez: Je l’ai découvert grâce à Hervé Joseph Lebrun qui connaît sur le bout des doigts l’histoire du porno gay français et a même réalisé Mondo Homo, un excellent documentaire sur le sujet. Hervé m’a accompagné dans mes recherches sur Un Couteau dans le cœur, il m’a non seulement permis de rencontrer certains acteurs et réalisateurs de l’époque, mais il était aussi mon dealer de DVDs pirates et ne tarissait pas d’éloges sur Équation à un inconnu dont il n’existait qu’un affreux VHS-rip. Malgré la qualité dégueulasse de la copie, la singularité du film m’a immédiatement sauté aux yeux.

Pourquoi tu l’aimes?
Yann Gonzalez: Parce que c’est un film magique, l’unique long métrage d’un ancien artiste peintre, Francis Savel, alias Dietrich de Velsa, sur lequel planent mille mystères et scandales. Parce que c’est un porno sentimental, un chant d’amour triste, une ode aux visages et aux queues de ses acteurs, notamment le demi-dieu Gianfranco Longhi, «figure principale» du film comme le précise le générique de fin parlé. Parce que c’est un film quasi dansé, où la mise en scène, admirable, orchestre un ballet planant de baises insatiables et de solitudes bouleversantes. Le tout magnifié par la caméra de François About, chef-op génial des meilleurs pornos gays de l’époque auquel la sensualité immersive du film doit beaucoup. Je pourrais aussi épiloguer longuement sur le travail étonnant du son et de la musique, la manière dont le premier flirte avec l’étrange, le fantastique, et comment la seconde résonne à la fois comme célébration utopiste et chant funèbre prémonitoire d’une communauté bientôt frappée par le désastre.

Pourquoi est-il resté aussi longtemps invisible?
Yann Gonzalez: Parce qu’il échappe à toutes les catégories et qu’il n’est resté qu’une semaine à l’affiche à sa sortie. Un bide absolu. Trop arty et mélancolique pour un porno, même si le film reste bandant. Et trop prisonnier de son propre circuit commercial pour être considéré par les critiques de l’époque. J’ignore qui a eu l’idée de déposer le négatif dans un labo, mais je ne le/la remercierais jamais assez, car sans cela Équation à un inconnu aurait été condamné aux limbes éternelles de la cinéphilie. Grâce à Frank Jaffe d’Altered Innocence, éditeur du Blu Ray / DVD, à Joe Rubin de Vinegar Syndrome (qui s’est chargé de l’étalonnage numérique) et à la complicité des techniciens du laboratoire Eclair, nous avons pu scanner ce négatif en 2K, le film brille désormais de mille feux et je suis fier de contribuer à sa résurrection!

LAISSER UN COMMENTAIRE

S'il vous plaît entrez votre commentaire!
S'il vous plaît entrez votre nom ici