“L’acmé du porno mélancolique” (selon Yann Gonzalez), mise en scène par le fort mystérieux Dietrich de Velsa (alias Francis Savel / Frantz Salieri). A voir absolument.

PAR JEREMIE MARCHETTI

On attise comme on peut la mémoire du cinéma pornographique 70’s, cet âge d’or enseveli par une poussière humide. Mais quand on parle porno, c’est le porno dominant qui l’emporte, soit le porno hétéro. Le porno gay, lui, s’est dilué encore plus violemment dans le temps. Cercle infernal puisque personne n’ose les ressortir (à l’exception peut-être de certains titres de Peter de Rome ou de Wakefield Pool), les vouant à une lente et inexorable extinction. La situation est la même, en pire encore, pour le porno français dit vintage. Si l’empire Cadinot n’a pas eu de mal à survivre, on a quasiment enterré les productions AMT, les films de Norbert Terry ou encore ceux de Jacques Scandaleri, dont le New-York City Inferno a retrouvé un semblant d’aura culte grâce à quelques projections en festivals. Des œuvres appartenant à une ère pré-Sida auquel Yann Gonzalez rendait hommage dans Un couteau dans le cœur, et dont il a extirpé un des joyaux étincelants : l’incroyable Équation à un inconnu, seul et unique film de Dietrich de Velsa, pseudonyme derrière lequel se cache en réalité le peintre Francis Savel.

Sous ce titre savoureusement mathématique – car inutile de dire que de nombreux garçons vont très largement s’additionner – se dissimule une bulle étrange, rassemblant d’abord tout ce qu’on peut s’imaginer de ce type de porno 70’s, avec ses éphèbes glabres et androgynes d’un autre temps, son approche du sexe sans entraves, et en même temps quelque chose de totalement éloigné de la trivialité inconsistante généralement accolée au genre. Pour fil rouge, un vagabondage tant terrestre qu’onirique, où un garçon en quête de plaisir joue au replay avec ses fantasmes. En guise d’inauguration, ce terrain de foot où fusent d’étranges regards dans les gradins, finissant dans les incontournables vestiaires où l’on se taquine sous les jets d’eau. Mais deux garçons retirés du groupe attirent l’attention de notre spectateur, qui verra un massage se transformer fatalement en étreinte entre les casiers. Plus tard, le témoin imaginera à nouveau la scène, se glissant dans la scène vue auparavant, main sur le sexe.

Le procédé peut paraître facile et rébarbatif; au contraire il met magnifiquement en lumière cette capacité à réinvestir un souvenir dans le processus du fantasme et de la masturbation, sans jamais créer un bête sentiment de répétition. Il faut dire aussi que le travail de François About, chef-op de nombreux films hard hétéros ou gays – dont les films de Scandelari – capte à merveille différences ambiances pourtant a priori très quotidiennes, pour leur rendre toute leur poésie biscornue, de ces coins de banlieues gris comme la cendre à ces visages de Renaissance tournés vers le ciel, attendant fermement l’extrême onction (et vous devinez bien laquelle). Plus loin, un garçon se laisse tourner dans le recoin d’un bar, sous l’oeil du réalisateur Norbert Terry.

À la nuit tombée, l’ivresse d’un tour en moto réveille des fantasmes de garage, comme si soudainement l’on découvrait tout ce que nous sous-entendait Scorpio Rising. Puis viendra l’ultime rêverie où le brun héros, allongé sur sa couche, invite en rêve toutes les figures croisées et décroisées pour une orgie imaginaire. Si Équation à un inconnu distribue l’air de rien des archétypes attendus (footballeurs, coloc chaud comme la braise, pilier de bar, motocycliste ou pompiste), il flotte dans une mélancolie ravageuse, amortie moelleusement par une b.o façon Wendy Carlos en revisitant du classique à coup de synthé qui pleure. Le cul y est cérémonial, soit silencieux ou au contraire très musical, parfois détourné par des atmosphères sonores venues d’ailleurs. On parle peu, économisant la salive au profit d’autres activités plus ludiques. Dans un travelling surprise à la beauté saisissante, un amant du soir se trouve délaissé au petit matin sur un chemin boueux, les lèvres encore blanchies. Tout invite à l’excitation mais surtout, surtout, à une échappée, une fuite. Très inattendues pour l’époque, les dernières images contrebalancent ce sexy spleen par l’image d’un couple heureux, dévalant les rues de Paris à vélo, heureux d’être là (et nous avec). En 79, qui l’eut cru.

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