[EPIDEMIC] Lars Von Trier, 1987

Epidemic constitue le second volet d’une trilogie europĂ©enne, sis entre Element of crime et Europa. Une surprise vous attend Ă  la fin de ce film, elle devrait vous traumatiser Ă  vie. Merci pour tout, Lars.

PAR JEAN-FRANÇOIS MADAMOUR

Epidemic, le second long métrage de Lars Von Trier, suit deux scénaristes rament pour trouver un sujet d’inspiration. Au fond du gouffre, ils se lancent dans une histoire d’épidémie de peste qui décime l’Europe. Ce qu’il n’avait pas prévu, c’est que cette histoire de création va prendre des proportions inimaginables. Il s’agit d’un documenteur flippant où deux scénaristes en manque d’inspiration essayent de se débrouiller comme ils peuvent sur leur nouveau scénar Le commissaire et La Putain (référence Eustachienne?) mais rament sévère. Vaste programme. Tout commence mal : le fax ne fonctionne pas, les idées manquent, l’ennui guette. Dès lors, ils vont se mettre à réfléchir sur un autre sujet, celui d’un virus qui décime l’Europe et ses habitants. A partir de cet instant, on nage entre la fiction et la réalité, le Lars change les formats de pellicule et coltine un vilain «Epidemic» en lettres d’imprimerie rouge en haut de l’écran.

Dans un premier temps, le récit, fragmenté en cinq jours, aborde le thème de la création et de ses affres. Il suffit de voir la scène où les deux scénaristes trinquent avec leurs bouteilles de bière en clamant que «le film devait être comme un caillou dans la chaussure» pour comprendre là où Lars veut en venir. Epidemic n’est qu’un canular qui prend la forme d’un documentaire pour mettre en scène des histoires inventées de toute pièce. Décorticage d’un processus. Pendant une bonne heure, en instillant un fantastique très discret via des effets sobres (comme lorsque Lars emprunte le petit train de l’hôpital, on sent les errements de ses fantômes) et une petite musique intrigante, le cinéaste montre comment les deux protagonistes vont partir d’éléments de leur vie de tous les jours pour les transformer en obstacles fictifs. Tous les éléments de la vie de tous les jours se combinent et servent le fantasme de Lars qui imagine le film parallèlement à son écriture.

La scène dans les archives est magnifique parce qu’elle montre des époques qui se chevauchent et le procédé de création qui commence à se mettre en marche et prendre littéralement forme. De manière régulière, le cinéaste alterne fiction et réalité et effectue cette fluctuation avec un changement de pellicule qui accentue ce contraste. Comme toute expérience manipulatrice, le film possède une révélation finale surprenante. Epidemic est pourvu de cette faculté à prendre le spectateur au dépourvu avec un retournement de situation qui éclaircit les zones obscures et le chevauchement entre réel et imaginaire. Et, dans ces dernières minutes, le film passe d’un état à l’autre, du fantastique suggéré à la quatrième dimension, donnant certes l’impression d’un film libre et indomptable, libéré des contingences infligées par le cinéma Danois mais dont la puissance visuelle comme sonore promet de traumatiser. Cette fameuse séance d’hypnose (qui nous ramène un peu à The Element of Crime et puis à Europa, plus tard) gifle le visage. Considéré à tort comme son film le plus mineur, Epidemic est en fait une œuvre éblouissante qui secoue discrètement et n’en finit plus de mettre mal à l’aise. La preuve : une fois qu’on l’a vu, on ne l’oublie pas.

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