Gaspar NoĂ© cite Rainer W. Fassbinder pour sa dĂ©finition du mĂ©lodrame : pour qu’il soit rĂ©ussi, il faut du sang, du sperme et des larmes. Avec Enter The Void, le rĂ©alisateur d’IrrĂ©versible propose un trip mĂ©lodramatique, stroboscopique et kalĂ©idoscopique. Le rĂ©sultat est explosif.

PAR ROMAIN LE VERN

Oscar et sa sœur Linda habitent depuis peu à Tokyo. Oscar survit de petits deals de drogue alors que Linda est stripteaseuse dans une boite de nuit. Un soir, lors d’une descente de police, Oscar est touché par une balle. Tandis qu’il agonise, son esprit, fidèle à la promesse faite à sa soeur de ne jamais l’abandonner, refuse de quitter le monde des vivants. Son esprit erre alors dans la ville et ses visions deviennent de plus en plus chaotiques et cauchemardesques. Passé, présent et futur se mélangent dans un maelstrom hallucinatoire …

Gaspar NoĂ© a toujours Ă©tĂ© passionnĂ© par la reprĂ©sentation de la subjectivitĂ© au cinĂ©ma. Dans Carne et Seul contre tous, ses prĂ©cĂ©dents films, il faisait partager les pensĂ©es d’un boucher en multipliant des monologues intĂ©rieurs. Depuis IrrĂ©versible, il utilise des moyens purement visuels pour prendre de la hauteur. Dans Enter the void, peut-ĂŞtre ce qu’il a produit de plus ambitieux Ă  ce jour, il fait entrer le spectateur en communication avec un dealer junkie par le simple regard de son esprit et l’errance post-mortem de son âme. Ce qui le retient dans les limbes, c’est la tristesse de sa sĹ“ur, strip-teaseuse dans une boĂ®te de nuit, qu’il ne veut pas abandonner. A travers des hallucinations et des sensations psychĂ©dĂ©liques, NoĂ© recompose l’identitĂ©, le passĂ© et le visage d’un homme essentiellement filmĂ© de dos – une technique qu’il avait dĂ©jĂ  empruntĂ©e Ă  Elephant, d’Alan Clarke (1989) avant la scène du viol dans IrrĂ©versible. On peut y voir une manière d’entretenir le suspense mais sur ce coup, il s’agit plus de respecter la logique des « films-purgatoire » des annĂ©es 60-70 comme Seconds, de John Frankenheimer (1966) – le premier Ă  avoir utilisĂ© la snorry-cam – ou Je t’aime, je t’aime d’Alain Resnais (1968). L’utilisation consommĂ©e du montage et la narration fragmentĂ©e permettent de mĂ©langer dans un flou artistique des Ă©vĂ©nements passĂ©s et prĂ©sents. C’est normal de sentir seul et perdu. La clef pour s’y retrouver, c’est le Bardo Thödol, un texte bouddhiste, citĂ© Ă  deux reprises comme une piste par le personnage principal, qui dĂ©crit les Ă©tats de conscience et les perceptions entre la mort et la renaissance.

Dans Irréversible, Noé introduisait le récit avec le Boucher (Philippe Nahon), boule rustre de misanthropie, avant d’évoluer vers une forme de cinéma plus abstraite. Enter the void en est la continuité labyrinthique, reprenant certains thèmes communs comme la vengeance, le destin, la prémonition. Le récit évolue d’un enfer sous LSD vers un paradis vert de l’enfance, de la mort à la vie, de l’intoxication à la pureté pour faire ressentir cette présence métaphysique des choses qui dévastent, dépassent ou portent. La mise en scène épouse le mouvement panique du tourbillon en transformant Tokyo en immense baisodrome et en organisant des enchaînements virtuoses, avec la même fluidité hypnotique que les formalistes soviétiques (Pavel Klushantsev, Wojciech Has) et les génies de l’underground US (Kenneth Anger, Tony Conrad) dans les années 70. Dépourvu de la volonté de provoquer ou de choquer, Noé est parti dans une autre galaxie en sculptant un univers en apesanteur dont il cherche à cerner le mystère. Peu importe si on ne comprend plus ce qui se passe, lui-même ne contrôle plus ce qui l’anime. Il est dans le même état de transe et de possession fébrile que nous, comme s’il touchait du doigt quelque chose que les mots ne peuvent pas définir. Si dans 2001, l’odyssée de l’espace, Kubrick proposait une représentation grandiose de l’infini, Noé explore cette même dimension cosmique dans Enter the void à travers un fantasme collectif : savoir ce qui se passe après la mort, une fois que l’on abandonne son corps. Entre ses fantasmes sexuels et son obsession de la paternité, il filme l’invisible, inexplicable. Pourquoi on vit ? Pourquoi on baise ? Pourquoi on meurt ? Ce qu’il a réussi à capter est à la fois tragique et éblouissant.

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