Une paire de talons, une chanson de Luz Casal et hop: Talons Aiguilles a conforté Almodovar dans un cinéma peut-être moins agressif et plus dilué que celui de ses premières années. Tout y est il faut dire: les travers Hitchockien/Sirkien, les belles dames, la confusion des genres (pas trop non plus), des numéros musicaux… Entre celui-ci et Tout sur ma mère, l’autre film de Pedro qui met tout le monde d’accord, se nichent ses œuvres les plus délaissées: un Kika qui reviendra à la source provocatrice de la Movida (c’est pervers, on aime bien ça), La fleur de mon secret qui prolonge la veine melo/almo de Talons Aiguilles (et bientôt celle qui restera sa ligne conductrice cannoise) et En chair et en Os, film frappé d’une sobriété tout à fait inattendue.

On range le rouge pétant, les vieilles folles, les outrances baroques: au détour d’un plan ou deux, on sait qu’Almo est là, bien sûr. Si l’extravagance se fait la malle, alors on dort, non? Étrangement, le freinage contrôlé livre une facette d’un Almodovar plus serein, peut-être à même de faire la paix avec ses obsessions criardes… mais sans se mentir. Pas de queer à l’horizon non plus: on en prend presque peur. Et puis, on se laisse prendre au piège: en une demi-heure, En chair et en os donne l’impression de voir trois films enchâssés en un. Sous l’Espagne franquiste, une jeune prostituée donne naissance dans un bus en pleine nuit. Naît alors le petit Victor qui deviendra grand, et vingt ans plus tard, celui-ci tente de retrouver la trace d’une conquête qui lui a ôté sa virginité. Les retrouvailles se déroulent mal, très mal: deux flics interviennent, des balles de pistolets fusent. Mauvais timing. Bien des années plus tard (encore!), Victor sort de taule et entend bien retrouver la belle, depuis mariée à l’un des flics ayant déboulé durant la fameuse nuit. Une vengeance non par le sang ou la brutalité, mais par un désir qui bouillonne, une séduction à pas de loup: le titre français en a oublié la «chair tremblante» du titre original, cette carne tremula.

Tension sexuelle au maximum: puisqu’on vous dit que derrière la façade réaliste, Almo est là. Au point culminant, il signera sa meilleure scène de sexe, moite à en faire perdre la tête, tellement que les amants y inventent une nouvelle position pour fusionner sans croiser les regards (pas un 69… mais presque). Entre le polar noir et la telenovela en feu, le réalisateur y dessine un vaudeville grave, teinté de tragédie of course, où les coups de revolver s’ajoutent aux portes qui claquent, où les personnages se sont réinventés d’une époque à une autre: le puceau collant est devenu un taulard sexy, la junkie une marie-madeleine de crèche, le flic viril un champion de handibasket et l’épouse éplorée a décidé de reprendre du poil de la bête. Même s’il s’agit de son thriller le plus posé, Almodovar y glisse non sans malice des images de La vie criminelle d’Archilbald de la Cruz, dont il use dans un raccord fou: pas innocent compte tenu de la présence de Angela Molina, la Conchita de Cet obscur objet du désir, toujours aussi belle en maîtresse dépassée, et de Liberto Rabal (sans aucun doute l’acteur le plus caliente jamais filmé par Almodovar), petit fils de Francisco Rabal, grand habitué du cinéma de Luis. Il pique Penelope Cruz, Francesca Neri et Javier Bardem à son concurrent Bigas Luna: et il a bien raison. En 1997, on aurait dit d’Almo qu’il signait son «film de la maturité»: d’autres lui voleront ce titre. Aujourd’hui on dirait qu’il s’est un peu éloigné de son sentier. Et ça lui a fait le plus grand bien.

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