Parangon de la contre-culture US, Electra Glide in Blue, de James William Guercio, capte le spleen d’un flic de la brigade des motards (Robert Blake, l’homme en noir de Lost Highway) qui, au cours d’une enquête, prend conscience que sa vie n’a plus de sens.

PAR ROMAIN LE VERN

James William Guercio n’est pas venu au cinéma par hasard: son père et son grand-père étaient projectionnistes. Du coup, il a passé son enfance au Royal Theater, une salle de cinéma du nord de Chicago, et y a découvert les films de Howard Hawks. Mais, avant de devenir le réalisateur d’un seul long métrage, Guercio a fait ses armes dans la musique en entrant grâce au guitariste Mitch Ryder dans le département de production et de management de la compagnie Columbia Records. Là-bas, il s’est occupé de groupes comme The Buckinghams et Chicago. Des années plus tard, au fil d’une conversation, David Picker, alors président de la compagnie United Artists, lui propose de réaliser un film indépendant. Guercio accepte parce qu’il peut concrétiser un fantasme de gosse et choisir ses comédiens, son scénario, ses techniciens tout en ayant le final cut. Ses seules contraintes consistent à réaliser le film en respectant les délais et en ne dépassant pas le budget alloué (1 million de dollars). Ce sera Electra Glide In Blue, un requiem sur la fin des illusions.

Conscient d’avoir la chance de sa vie, Guercio s’entoure de la meilleure équipe possible (Jerry Grindberg pour le montage, William Hickman pour superviser les poursuites), choisit un scénario cosigné par Robert Boris et Rupert Hitzig (Birds of Prey, de William A. Graham) et profite des routes de l’état d’Arizona, à quelques kilomètres de Monument Valley. Les atouts en main, il cherche à s’éloigner de la pression des studios en réduisant les dépenses et contourne les problèmes sur place. La police locale refuse que l’équipe utilise le matériel pour le tournage; ce qui oblige Guercio à tourner une scène d’interrogatoire dans le commissariat d’un état voisin avec une seule caméra et à maquiller la difficulté par un plan-séquence. Le contexte lui permet de rendre hommage aux films qui ont marqué son enfance, notamment les westerns de John Ford. Cette inspiration se ressent jusque dans la caractérisation des personnages, les allusions discrètes (l’utilisation de la musique de La chevauchée fantastique) et le lieu. Pour éviter le pastiche, Guercio a été jusqu’à réclamer à Conrad L. Hall, son chef-opérateur, une photographie proche de celle de William H. Clothier (un format cinémascope 2.35:1 et de longues focales).

Déterminé et précis, le cinéaste autodidacte dépense beaucoup d’énergie mais doit se rendre à l’évidence: le film ne sera jamais fini à temps et le budget sera dépassé. Pour répondre à l’échéance, il prend des décisions douloureuses comme celle d’embaucher le scénariste Michael Butler pour élaguer le script et supprimer une intrigue sentimentale. A la dernière minute, il demande aux acteurs d’improviser, pour éviter de faire trop de prises. C’est ainsi que l’actrice Jeannine Riley a saisi l’occasion pour parler de sa propre carrière, que Billy Green Bush a inventé la confession de son personnage et que Robert Blake a fait un clin d’œil à Prends l’oseille et tire-toi, de Woody Allen lorsqu’il essaye le costume de policier. Lucy Angle Guercio, la femme du réalisateur, et les membres du groupe Chicago, dont le chanteur Peter Cetera, viennent prêter main forte. Grâce à la mobilisation de chacun, Guercio achève son film à temps, sans dépasser le budget. Une fois le tournage fini, il s’occupe du montage avec Jerry Grinberg et travaille sur la musique. Tout s’annonce pour le meilleur, mais la réalité rattrape l’artiste.

Comparé à tort à Easy Rider, Electra Glide in Blue sort juste après la guerre du Vietnam en 1973 et certains spectateurs perçoivent un manifeste réactionnaire, une provocation fasciste ou encore une apologie des forces de police. Le contre-sens déçoit Guercio qui, usé par l’expérience, met un terme à sa carrière de cinéaste. En revoyant son unique film aujourd’hui, on mesure l’ampleur du gâchis. L’ensemble dure environ deux heures et pourrait durer une éternité sans que cela pose problème. Sa grandeur est à mesurer à l’aune de ces obstacles, de cette sensation qu’il faut arracher aux ténèbres chaque plan et chaque raccord, chaque mouvement de caméra ou d’acteur, chaque son et chaque mot. Derrière son intrigue policière à la résolution insolite, Electra Glide in Blue ressemble à un western existentiel avec des motards et des hippies qui applique la définition de l’incommunicabilité selon Antonioni (la solitude qui engourdit le cœur) en tirant une matière presque abstraite à force de douceur…

On pourrait passer des lignes entières à louer la sérénité de la narration. Ce que l’on oublie de dire, c’est à quel point les artistes de l’époque (Sam Peckinpah, John Boorman, Steven Spielberg, Francis Ford Coppola) et d’aujourd’hui (Gus Van Sant, Shinji Aoyama et Vincent Gallo) revendiquent son influence. S’il fallait rapprocher Electra Glide in Blue d’un autre film, ce serait Macadam à deux voies, de Monte Hellman, où deux Daft Punk déprimés (James Taylor et Dennis Wilson) traversaient les États-Unis à bord d’une Cheevy 55. A la fin, la pellicule cramait de désespoir, réduisant tout ce que l’on venait de voir en cendres. La conclusion, INOUBLIABLE, de Electra Glide in Blue, avec le morceau Tell me de Terry Kath, également utilisé pour la série Miami Vice, fait circuler la même énergie.

LEAVE A REPLY

Please enter your comment!
Please enter your name here