Ce film de Stuart Gordon écrit par David Mamet raconte la chute libre d’un homme sans histoire et plonge dans les arcanes d’un New York nocturne interlope. Fascinant, à déterrer.

PAR PAIMON FOX

Soutenu par sept producteurs et une dizaine de producteurs exécutifs, Edmond, de Stuart Gordon, projet casse-gueule sur le papier et réussite inespérée à l’écran, ressemble un peu au vilain petit canard auquel personne n’a jamais cru. Tous les comédiens (casting impressionnant) étaient tellement enthousiastes à l’idée de faire partie de ce Edmond à la graine de culte qu’ils ont volontairement réduit leur cachet pour se mettre au diapason d’un Stuart Gordon ressuscité. La trame en elle-même est plutôt simple et narre par le menu le suicide social d’un homme (William H. Macy) qui du jour au lendemain perd tous ses repères pour se fourvoyer en plein enfer le temps d’une nuit hystérique.

L’une des grandes qualités de ce film sang-pour-sang noir réside dans son script très robuste tiré d’une pièce de David Mamet, cinéaste et dramaturge émérite plus connu comme scénariste qui n’aime rien tant que les petits jeux manipulateurs retors avec le spectateur (La prisonnière Espagnole, L’honneur des Winslow) où un postulat de départ est automatiquement bouleversé par des événements incongrus, des individus malintentionnés et des réactions en chaîne qui invitent à remettre en cause tout ce que nous avons vu précédemment. Dans le cas présent, le scénario repose sur un suspens Scorsesien renvoyant à After Hours par sa capacité à retranscrire au plus juste un cauchemar absurde désarticulé où l’humour devient la politesse du désespoir. Mamet a écrit cette histoire il y a 20 ans au moment où il était déprimé et en plein divorce: ce qui l’a fait souffrir au quotidien a nourri son imagination, il a plaqué ses propres angoisses et sa haine du monde sur une histoire de dégringolade vertigineuse, fantasmée et pessimiste.

Conscient du potentiel, Gordon fait son revival en conviant le spectateur à se fourvoyer dans les zones interlopes New-yorkaises et endurer le cheminement existentiel tortueux d’un quadra englué dans un quotidien bourgeois qui, un soir de déprime, se rend chez une diseuse de bonne aventure lui assurant qu’il n’est pas à sa place. La réflexion vexante hante l’esprit de l’homme au point de le torturer. Un soir, il décide littéralement de changer de vie: il teste la résistance amoureuse de sa femme, ôte son costume de zombie domestiqué, subit des agressions dangereuses, réveille ses pulsions endormies et devient bête. Pendant tout le film, comme toujours avec les personnages issus de l’univers de David Mamet, il évolue de manière inattendue si bien qu’il est impossible de connaître à avance l’issue de son parcours semé de sévères embûches. En désamorçant le potentiel horrifique par un humour malaisant, Stuart Gordon tire le meilleur parti d’une substance riche pour signer un film d’horreur très marqué par une ambiance eighties avec un fond social et de discrètes zébrures gore renvoyant au cinéma des meilleurs artisans de l’époque comme Frank Henenlotter (Frankenhooker).

Le film de genre sur fond de mégalopole grouillante et de drame urbain, dessein ambitieux et inédit chez Gordon qui profite de cette opportunité pour glisser quelques familiarités Lovecraftiennes, est habilement décliné. Entouré de personnages secondaires interprétés par des acteurs surprenants (Denise Richards, Mena Suvari, Julia Stiles, Bai Ling) ainsi que quelques habitués de la Mamet’s band (sa femme Rebecca Pidgeon, Joe Mantegna et Lionel Mark Smith), William H. Macy, seul contre tous, impressionne à chaque instant, se fond dans cette nuit noire dont la froideur est paradoxalement retranscrite par un recours aux couleurs chaudes (néons de boîte de nuit, éclairages amplifiés). En filigrane, Gordon peint à travers l’itinéraire du sociopathe une faune nocturne assimilée aux dévots du mal à grand renfort de métaphores rougeoyantes et de personnages décharnés, noyés dans une luxure sans désir. Sans asséner de grandes leçons, le film proche de Verhoeven dans sa manière franche de détourner les figures imposées de la série B pour dissimuler une satire sociale virulente se contente de confronter le protagoniste à une pléiade d’individus plus ou moins louches incarnant la voracité d’une société (américaine, oui, mais déshumanisée avant tout) obnubilée par l’argent, le sexe et le racolage ; taraudée par des relents homophobes, misogynes, racistes. Gordon capte tous ces vacillements sans tomber dans la démonstration. De personnage vide coincé dans un costume de bureaucrate plié aux règles drastiques d’une société consumériste, l’antihéros Scorsesien se mue progressivement en marginal désabusé. Par extension, le film rappelle que la relative tranquillité du mode de vie occidental est un luxe qui repose sur un équilibre fragile. On oublie trop facilement qu’un rien peut l’ébranler.

Alors qu’un tel sujet (la dĂ©liquescence d’un Oncle Sam personnifiĂ©) appelait la surenchère gratuite, Gordon enregistre l’horreur Ă  hauteur d’être humain dĂ©semparĂ©, radiographie des dĂ©mons intĂ©rieurs (et des dĂ©mons tout court), s’autorise toutes les audaces (soliloques, provocations, linĂ©aritĂ©, pirouette finale Ă©mouvante). Croyez-nous, la rĂ©Ă©valuation s’impose.

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