Chic double programme sorti en combo StudioCanal au cĹ“ur de l’Ă©tĂ©: Folle Ă  Tuer (1975) + Canicule (1983), deux polars furibards d’Yves Boisset, qui mĂ©ritent bien mieux que leur rĂ©putation au rabais. Deux nouvelles pièces de choix qui viennent complĂ©ter le panthĂ©on Ă©difiĂ© par Jean-Baptiste Thoret avec sa collection Make my Day.

PAR GAUTIER ROOS

Tu veux l’argent? Allez, creuse ta mère!“: quand Boisset va chercher Lee Marvin Ă  Los Angeles pour lui proposer un rĂ´le de gangster amĂ©ricain en dĂ©sertion dans la Beauce, il n’y va pas avec une science des dialogues convenue. Un certain Michel Audiard a mis en bouche ce roman de Jean Vautrin, qui a lui-mĂŞme participĂ© Ă  l’adaptation de cet Ă©trange objet culte qu’est Canicule, dont le statut critique oscille toujours, 35 ans après sa sortie, entre le nanar sympathique et la tentative plus ou moins heureuse de rapatrier Massacre Ă  la Tronçonneuse dans le Loiret. Certes, le film a gagnĂ© une certaine lĂ©gitimitĂ© ces 20 dernières annĂ©es, bien aidĂ© par les bisseux et autres mordus-de-cinĂ©ma-de-genre: il est maintenant grand temps que le film sorte de son carcan Ă©triquĂ© pour se faire une place auprès des autres “communautĂ©s cinĂ©philes” (navrĂ© d’employer un vocable qu’on ne chĂ©rit pas particulièrement ici).

Rabattre Canicule uniquement sur son cĂ´tĂ© pastiche, c’est oublier Ă  quel point le film regarde vers d’autres horizons, et s’amuse Ă  dĂ©plier une panoplie de rĂ©fĂ©rences absolument ambitieuses (La Mort aux trousses, Le Magicien d’Oz, Point Blank, Prime Cut, L’homme qui tua Liberty Valance, les prostituĂ©es felliniennes, et pourquoi par Argento dans une scène de suicide par pendaison) que le ton pourtant printanier du film n’entache pas. En rĂ©sulte une confrontation avec un casting franchouillard qui n’a rien Ă  envier aux lointains rednecks, fine fleur d’un cinĂ©ma français populaire qui n’attendait que ça: la nymphomane claudiquante Bernadette Lafont, un Victor Lanoux homme de paille très Ă©loignĂ© de nos prĂ©occupations contemporaines autour du consentement, un Jean Carmet tout droit sorti de Dupont Lajoie (1975) Ă  qui on a greffĂ© une chaude-pisse, et une Miou-Miou soumise bien moins dĂ©lurĂ©e que ses confrères, Ă  l’Ă©troit au sein de ce carnaval des animaux freakesque.

On y croise aussi Jean-Claude Dreyfus (le Monsieur Marie des fameux plats cuisinĂ©s), Muni (la bonne des films français de Buñuel), JP Kalfon, Pierre ClĂ©menti… Mais on ne saurait taire la prĂ©sence la plus rĂ©jouissante de ce casting sauvage: le petit David Bennent du Tambour (1979), son accent Ă  la Romy Schneider et sa fascination pour le monde d’hier (le gangstĂ©risme romantique alliĂ© au tripot bariolĂ©). TĂŞte brĂ»lĂ©e nĂ©vrotique, et croisement stupĂ©fiant entre un Munchkin du Pays d’Oz et Alfred E. Neuman, la mascotte de la fameuse revue Mad. Il est la clĂ© de voĂ»te de ce film dĂ©pravĂ© qui fantasme un ailleurs (les gunfights et les courses-poursuites du cinĂ©ma amĂ©ricain) avec les deux pieds solidement enchainĂ©s Ă  la brousse tricolore.

On se rĂ©galera d’un making-of d’une heure trente (youpi) qui donnera une fĂ©roce envie de tailler bavette avec Lee Marvin et Jean Carmet, qui se sont entendus comme larrons en foire bien qu’ils ne parlaient (vraiment pas) la mĂŞme langue.

L’autre film proposĂ© dans cette collection Make my Day est donc Folle Ă  Tuer, pièce encore mĂ©connue de la filmo de Boisset, engoncĂ©e entre les deux monuments que furent R.A.S. (1973) et Dupont Lajoie (1975). Julie Ballanger (Marlène Jobert), une jeune femme tout juste sortie d’une clinique psychiatrique après cinq annĂ©es d’internement, est engagĂ©e comme gouvernante pour s’occuper du neveu d’un riche industriel (le souverain Michael Lonsdale, dans un rĂ´le de crapule aristocratique Ă  mettre au sommet de sa filmo pourtant Ă  rallonge). La femme et l’enfant sont kidnappĂ©s par un tueur Ă  gages lors d’une promenade, une machination finement Ă©laborĂ©e par Tomás Milián (oui oui) qui vise Ă  faire passer Julie comme l’organisatrice de cette sĂ©questration, et Ă  demander rançon en son nom…

Le film raconte, comme Canicule, une cavale Ă  travers un monde hostile, oĂą la sous-estimĂ©e Marlène Jobert se lie peu Ă  peu d’affection avec ce gamin pourtant odieux, campĂ© par un dĂ©nommĂ© Thomas Waintrop (est-il de la mĂŞme famille que notre ancien dĂ©lĂ©guĂ© gĂ©nĂ©ral de la Quinzaine des RĂ©alisateurs? Nous n’en savons rien!). Un gamin au visage poupon admirablement dirigĂ©, dont devraient s’inspirer moult cinĂ©astes d’aujourd’hui incapables de glisser des mots justes dans la bouche des marmots. Le film arpente un monde extĂ©rieur plus dĂ©traquĂ© encore qu’un asile de fous, comme le rappelle JB Thoret dans sa prĂ©face. Outre son passeport (une coproduction franco-italienne) et la prĂ©sence de Tomás Milián, le film lorgne clairement du cĂ´tĂ© du poliziottesco, avec un montage qui prĂ©fère nettement la berzingue Ă  la cohĂ©rence, et ce final un peu rapidement expĂ©diĂ© qui livre clefs en main le dĂ©nouement de l’intrigue.

Ces quelques rĂ©serves exposĂ©es, Folle Ă  tuer reste un immanquable dans la filmo de notre cher cinĂ©aste, Ă©lĂ©gamment restaurĂ©, pour peu que vous soyez habituĂ©(e) Ă  cette post-synchro un peu trop nettoyĂ©e (il nous a fallu cinq Ă  sept minutes d’acclimatation sonore). Le film est accompagnĂ© d’un entretien avec Boisset dans les annĂ©es 80, menĂ© par un journaliste flamboyant de la RTBF: un condensĂ© chronologique qui n’apprendra pas grand chose aux spĂ©cialistes, mais qui a le mĂ©rite de faire la parfaite synthèse de la vision messianique du Boisset, missionnĂ© sur la planète cinĂ©ma pour questionner nos valeurs morales sans jamais lĂ©siner sur le spectacle. Deux immanquables certifiĂ©s chaos.

REVIEW OVERVIEW
Gautier Roos
75 %
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