Paul Morrissey revisita coup sur coup les mythes de Frankenstein et de Dracula avec Udo Kier. Du chaos nawak comme on aime.

PAR JEREMIE MARCHETTI

De la Factory aux Carpathes, de Marilyn Monroe Ă  Dracula, n’y aurait-il qu’un pas? C’est ce que le dyptique Du Sang pour Dracula/Chair pour Frankenstein, sommet de sĂ©rie b dĂ©viante, nous susurrait Ă  l’oreille (pointue), puisque vendu sous le nom juteux d’Andy Warhol. Une opĂ©ration Ă©videmment bien opportuniste. Derrière tout cela, il y a beaucoup de monde, trop mĂŞme: Paul Morrissey pour commencer, acolyte de Warhol, qui l’accompagna durant sa folle pĂ©riode sixties (Velvet et tout le tralala). Sa trilogie Flesh/Heat/Trash rĂ©vĂ©lait un goĂ»t pour un cinĂ©ma scandaleux et pas cher, rough et arty comme il se doit. PoussĂ© par Roman Polanski (rien de surprenant de la part du rĂ©alisateur du Bal des Vampires, qui tournait alors Quoi? Ă  la mĂŞme Ă©poque et fera une apparition dans Du Sang pour Dracula) et Carlo Ponti (en guise de producteur), il se lance alors dans des relectures fantaisistes de Frankenstein et Dracula: guère passionnĂ© par le genre (il considère le cinĂ©ma de la Hammer comme mĂ©diocre), il ne les signe que dans l’optique de dĂ©tourner les icĂ´nes mises sur la sellette. Tout sera grotesque, too-much. Sur quelques scènes, Antonio Margheriti fera office de rĂ©alisateur de seconde main, allant jusqu’Ă  revendiquer par la suite la rĂ©alisation entière des deux films. Reste Ă  savoir qui a raison dans cette histoire…

Ă€ une Ă©poque oĂą tout n’Ă©tait que dĂ©cadence, les grands mythes de la littĂ©rature et du cinĂ©ma fantastique se dĂ©vergondaient Ă  leur tour: la Hammer (alors sur le dĂ©clin) ou Paul Naschy apportaient alors une relecture ouvertement sexuĂ©e et graphique, moins frileuse et sage de Dracula, La Momie, du loup-garou, etc… Le chemin pris par Morrissey est identique, mais se permet d’aller encore plus loin, plus par jeu et provocation que par respect: la dĂ©marche vise surtout Ă  escamoter au maximum des mythes trop guindĂ©s pour le cinĂ©ma d’exploitation seventies. L’association de l’underground et d’un grand nom (Ponti en l’occurrence) ne pouvait alors donner que des Ĺ“uvres capricieuses, dĂ©glinguĂ©es, contradictoires : en un mot, malades.

RĂ©alisĂ© quasiment en mĂŞme temps que Chair pour Frankenstein, Du sang pour Dracula ne joue pas exactement sur le mĂŞme mode: on retrouve bien une variation du mythe (et non une adaptation), de la chair, du sang, un ton graveleux et plus ou moins la mĂŞme Ă©quipe, le trio d’acteur principal en tĂŞte (Udo Kier, Joe Dallesandro et Arno Juerging). Mais les premières images nous confortent dans une tristesse indicible très eloignĂ©e de la foire Ă  la saucisse en trois dimensions du film voisin: livide, Dracula camoufle les Ă©preuves du temps devant un miroir qui ne renvoie (fatalement) aucune image. Parfum de tombeau et spleen envahissant: l’entreprise a beau ĂŞtre une fois de plus parodique, la mĂ©lancolie de cette entrĂ©e en matière ne nous lâchera pas. C’est bien la première fois que le comte apparaĂ®t au cinĂ©ma comme un ĂŞtre handicapĂ©, diminuĂ© et dĂ©faitiste, traĂ®nant une enveloppe exsangue dans un château familial n’abritant que des vampires au bout de leur force. PoussĂ© par son serviteur, Dracula part alors parcourir l’Italie en quĂŞte de jolies vierges. Car, et c’est une fois de plus une première, notre cher vampire ne peut supporter que le liquide de jeunes filles immaculĂ©es. Une famille d’aristocrates ruinĂ©s accepte alors de l’accueillir, dans l’espoir qu’il repartira avec une des cinq filles du domaine. Mais le jardinier, chaud lapin communiste (Dallesandro of course, dont la perfection physique n’a d’Ă©gal le monolithisme), dĂ©flore Ă  tour de bras, au grand malheur du vampire…

Moins apprĂ©ciĂ© des amateurs car bien moins hargneux et dĂ©lirant que son camarade de classe, Du sang pour Dracula l’emporte pourtant dans le charme, la poĂ©sie, l’humour et l’Ă©motion. PlutĂ´t hilarant en Baron Frankenstein, Udo Kier fait de son habit de Dracula une vĂ©ritable guenille, loin de l’image de monstre charismatique et indestructible vĂ©hiculĂ© de films en films. Le sang, devenu prĂ©cieux en des temps de frĂ©nĂ©sie sexuelle, l’amène Ă  sucer une mie de pain imbibĂ©e ou Ă  lĂ©cher le sol en quĂŞte de rĂ©sidus menstruels: tantĂ´t fantomatique, tantĂ´t animal (une belle scène de morsure oĂą il retrouve subitement toute son aura d’antan) se cassant la glotte dans des scènes de dĂ©gueulis douloureuses, il devient le dernier sursaut d’une lignĂ©e perdue Ă  jamais. Sa mort, en guise de climax ultra-gore, rĂ©sonne alors comme un crĂ©puscule funèbre plus bouleversant que jouissif. Tout comme son homologue, Du sang pour Dracula rĂ©sonne en rĂ©alitĂ© comme une fin de règne pathĂ©tique et dĂ©chirante. Morrissey voulait se moquer, la tragĂ©die a Ă©tĂ© plus forte.

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