Révélation de la dernière édition du Festival des Cinémas Différents, Distracted Blueberry de Barry Doupé pourrait bien être l’expérience audiovisuelle sur mesure pour cette année 2020. Si vous avez déjà ordonné à un de vos Sims d’escalader le plongeoir de la piscine avant de mettre le jeu sur pause au moment où il sautait, pour supprimer la piscine, puis relancer le jeu et contempler sa fin tragique, ce film est fait pour vous. Mais doit-on envisager cette simulation sodomique cauchemardesque de quatre heures trente trois comme un film?

Pour être tout à fait honnête, Distracted Blueberry s’absorbe davantage comme un acide, ou plutôt comme le trip de trop. Celui qui vous dissuade d’avoir à nouveau recours aux hallucinogènes tant que vous n’aurez pas effectué un check-up psychiatrique visant à établir si votre schizophrénie latente n’est pas tout compte fait passée en force. Ici, le réalisateur Barry Doupé reproduit ce sentiment où initialement tout semble coloré et rigolo – au départ seulement. D’ailleurs, je m’étais dit que puisque ce film figurait au programme d’un festival de courts (en live stream grâce à vous savez quoi), Distracted Blueberry conclurait aux alentours de la trentième minute, alors qu’on vient d’assister à une orgie scato suffisamment longue pour calmer Terrance et Phillip dans South Park. Mais non. Non, non, non. Et pour filer la comparaison de ce fameux trip de trop, c’est là qu’on se dit: «J’aimerais bien que les murs arrêtent de saigner», ou «Pourquoi le poster de hiboux au-dessus des toilettes veut me tuer?» On réalise alors que Distracted Blueberry va en fait durer, looongtemps. S’élaborer, se déconstruire et vous rendre irrémédiablement fou.

Dans un ressac de bouffées délirantes, les personnages animés et leurs environnements à l’esthétique PS2 se disloquent et se reforment, en circulant sur une thématique globale sexe gay/mort violente. Une rengaine compulsive qui envoie gicler son sperme noir dans nos yeux apeurés. On le comprend en voyant l’un des premiers tableaux mettant en scène des grindr guys tous identiques aux expressions faciales ahuries, n’en finissant pas de se tirer sur la tige sans, semble-t-il, parvenir à jouir de façon satisfaisante.

Le mouvement perpétuel de la baise hypertrophiée se retourne comme un gant à fist pour révéler sa dimension scatologique, interminable, insatiable, infernale. Barry Doupé pourrait ainsi trouver sa place parmi les dissidents anti-gays, qui comme Mark Simpson ou David Hoyle, n’hésitent pas à pousser à fond tout ce qu’il y a d’atroce dans le gay way of lust. Fin 80, Leo Bersani posait la question: «Is the Rectum a Grave?», avec ses 120 Journées de Second Life, Doupé semble affirmer: «It’s a grave within a grave within a grave…»

Les discussions existentielles avec beaucoup de queues et une seule tête étant très portées sur les paraboles phalliques réifiantes, on entend par exemple, «Mon rien n’a rien de différent de ton rien». Elles émergent de nappes sonores atmosphériques à base de bruits blancs, douces lorsqu’elles ne rappellent pas le taille haie d’un employé municipal. À mi- parcours, l’un des convives de cette partouze version catabase se pointe avec un boombox qui crache du speedmetal pendant qu’un de ses jumeaux à couettes dit qu’elle aime réfléchir. Comme lors du premier visionnage de Salò ou les 120 Journées de Sodome (Pier Paolo Pasolini, 1975), vous aurez envie que ça cesse, pas exactement à cause de l’horreur, mais de l’endurance que réclame ce décathlon panorgiastique.

Le déroulé du film de Doupé se compose à la façon d’un cadavre exquis, les figures découlent de celles qui leur précèdent, une fractale issue des obsessions masculines autodestructrices de l’auteur. On se trouve dans l’esprit d’un corps sans organe expliquant: «Je me suis multiplié pour me sentir moi-même», reconfigurant son désir d’angoisse, et inversement. Ad nauseam. Pour donner naissance à des œuvres plus ou moins jolies. Ma préférée reste ce bukkake autour d’une clope qui se consume. Ou peut-être ce plan d’une balle qui se loge une dizaine de fois au milieu du strabisme d’un des clones. Distracted Blueberry s’appréhende comme un panorama apocalyptique sur un no future proche où l’on se débarrasserait de nos corps au profit d’une fusion collective de nos sex-death-drive. L’artiste au miroir le dit aux alentours de la cent-soixante-dixième minute: «Il n’y a rien à voir, et vous le voyez».

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