Il est assez étrange de découvrir Diane, le premier long-métrage de Kent Jones, critique, directeur du Festival de New-York et documentariste (Hitchcock/Truffaut en 2015), en cette période de confinement et de pandémie mortelle. C’est littéralement un film qui éprouve son personnage éponyme, sexagénaire émouvante jouée par la trop discrète Mary Kay Place – second rôle aperçue dans New York New York de Martin Scorsese ou L’idéaliste de Francis Ford Coppola – face à la solitude et la mort. Des thématiques qui dialoguent fortement avec la réalité qui est la nôtre depuis un peu plus d’un mois, pour un résultat qui engouffre littéralement dans son malaise et sa noirceur.

Le film s’ouvre sur une étonnante et douce odyssée motorisée à travers une petite ville du Massachusetts, s’étendant sur sa première moitié. On découvre Diane, une femme qui passe le plus clair de son temps à s’occuper des autres et de ses proches. Elle navigue de foyer en foyer pour rendre visite à une multitude de tantes au crépuscule de leurs vies, mais à la sagacité épatante. Son héroïne se rend également quotidiennement au chevet de sa cousine hospitalisée en raison d’un cancer en stade avancé. Elle bataille aussi avec un fils sévèrement addict à la morphine. Enfin, elle effectue en parallèle des missions de bénévolat au sein de la soupe populaire locale. La mort hante les plans mais le périple de la protagoniste reste entrecoupé de travellings véhiculés solaires, apaisants, sur les routes enneigées et forestières du Massachusetts. Puis, la tension monte entre Diane et son fils, au bord de l’overdose. Puis encore, une conversation tumultueuse avec sa cousine alitée, révèle une part obscure de cette protagoniste jusqu’ici infaillible: vingt ans auparavant, elle aurait eu, le temps d’un été, une aventure adultère avec le petit ami de l’époque de sa cousine, délaissant ainsi son fils. Un événement qui non seulement semble avoir fragilisé la relation entre les deux cousines, la relation avec son fils mais aussi plongé Diane dans un abime de culpabilité qui se répercute dans ses actions. Jusqu’au craquage.

Comme un oiseau de mauvais augure, cette dispute va embarquer le film dans une deuxième moitié noire et sépulcrale, fascinante à bien des endroits. La succession des visites est remplacée par une succession d’enterrements et de chagrins. Ensuite, s’enchainent les funérailles des tantes disparues, puis de la meilleure amie, puis… La narration, auparavant compressée, donnant l’impression que le film se déroulait le temps d’une journée, se dilate, et les années défilent terriblement vite. Les trajets en voiture qui faisaient office de sutures temporelles disparaissent au profit de séquences où Diane se retrouve seule chez elle, face à elle-même, à l’épreuve de sa solitude, et de l’approche imminente de sa propre mort. Un espace qu’on n’avait guère vu jusqu’alors, aux dépens des lieux où se déroulaient ses interactions sociales, devient le noyau carrément spatial de la deuxième moitié du film. Dans ces moments, elle écrit ses «mémoires». Le réel, accentué jusqu’ici par le naturalisme minimaliste de la mise en scène de Kent Jones, se délite au fur et à mesure que la santé mentale de Diane s’effrite. Les rêves et les souvenirs viennent s’entremêler dans le tissu de réalité. Et l’odyssée intérieur de bouleverser secrètement.

La caméra de Kent Jones isole de plus en plus Diane, comme dans ce bar où elle se noie seule dans les margaritas. Vers la fin du film, les rares interactions qu’elle a sont conflictuelles. Il y a notamment cette scène de déjeuner atroce dans laquelle elle se querelle avec son fils, devenu «clean», sa compagne et une amie. Diane comprend vite que son fils l’a invitée afin de la harceler pour qu’elle adhère à son culte rédempteur chelou. Si Kent Jones sauve leur relation dans un beau dialogue rédempteur pour Diane – son fils lui pardonne de l’avoir abandonné l’été où elle a commis son adultère – cette dispute entraine le film vers son inévitable fin, à glacer le sang.

Force du film: Diane a beau être d’une noirceur abyssale et a beau nous balancer des vérités à la gueule, il n’est jamais totalement morose, comme le démontre sa manière étonnante et rare d’aborder la vieillesse dans le paysage cinématographique contemporain. Aucune morbidité d’emblée, il y a au contraire de l’amour et de l’admiration dans le regard que porte le cinéaste sur ses beaux personnages octogénaires. Kent Jones construit un très beau portrait de la vieillesse, sans obscénité, complexe et ambigu, porté par l’interprétation émouvante d’acteurs pour la plupart quasiment anonymes. Il en va de même pour l’Amérique dépeinte en filigrane, certes en perdition, mais dont il réside encore un fond d’espoir, incarné par la solidarité et l’humanité déployées par les personnages ou figurants entraperçus durant ces 90 minutes de film, au-delà de la figure de Diane. Mais l’on sort de cette expérience cafardeux en même temps que ravi d’avoir vu du bon cinéma inconfortable. Voilà un film qui manie les tonalités et qui au final, sans en avoir l’air, finit par nous perturber, par ne pas nous lâcher. Pas plaisant, c’est sûr mais c’est précisément pour cela qu’on l’aime à ce point. Il reste injustement invisible dans l’Hexagone depuis sa programmation en compétition au Festival de Deauville 2018. Voyez-le, absolument.

LAISSER UN COMMENTAIRE

S'il vous plaît entrez votre commentaire!
S'il vous plaît entrez votre nom ici