Fasciné depuis longtemps par la science et par les questions philosophiques qu’elle peut poser, Alex Garland a choisi avec la mini-série Devs de mettre en scène le vertige existentiel suscité par la physique quantique, au travers d’un exemplum science-fictionnel absolument remarquable.

En dépassant le clivage traditionnel entre sciences humaines et sciences dures, le cinéaste britannique Alex Garland entend révéler la dimension poétique des questionnements quantiques, leur donnant ainsi une ampleur presque religieuse, ou tout du moins comparable à une sorte de mystique futuriste prétendant percer le secret de l’univers. Certaines connaissances théoriques étant fondamentales pour comprendre l’ampleur dramaturgique de Devs, revenons, de façon partielle (et plus ou moins approximative), sur quelques notions quantiques relativement «simples».

Il s’agit tout d’abord de rappeler que la physique quantique est une branche de la physique théorique, développée par une communauté de scientifiques au début du XXe siècle afin de répondre à certains paradoxes posés par la physique qualifiée a posteriori de «classique». L’idée est de décrire les phénomènes fondamentaux à l’oeuvre dans les systèmes physiques (notre univers), où «tout est onde». Ni matérielles (contrairement aux ondes sonores), ni visibles (contrairement aux ondes lumineuses), les ondes quantiques sont des ondes abstraites, appartenant à un monde mathématique imaginaire, mais qui a pourtant des effets physiques sur notre monde réel. Ainsi, la question du lien entre ce monde abstrait et la réalité qui nous entoure a poussé certains chercheurs à s’interroger sur les notions de mesure et d’observation, redéfinissant ainsi notre rapport à la réalité, voire celle de réalité elle-même.

L’un des principes fondamentaux de la mécanique quantique réside dans sa description du monde, reposant sur des «fonctions d’onde» (ou amplitudes de probabilité) qui peuvent posséder plusieurs valeurs. On parle alors d’«états superposés». Or, lorsqu’on mesure un objet quantique, l’observation physique de celui-ci impliquerait qu’il soit dans un état déterminé (d’une certaine manière, «unique») et non superposé (exemple: un animal est soit vivant, soit mort, mais pas les deux à la fois). La mesure présente donc un premier problème dans sa confrontation au fameux «monde mathématique imaginaire».

En 1935, le physicien autrichien Erwin Schrödinger avait démontré ce problème au travers de sa fameuse expérience de pensée du «chat de Schrödinger». Enfermons un chat dans une boîte avec un flacon de gaz mortel radioactif, qui se brise à partir du moment où un certain seuil de radiation est atteint. Selon le principe de superposition, tant que l’observateur ne voit pas ce qu’il est advenu du chat à l’intérieur de la boîte, la pauvre bête se trouve dans un état «superposé». Autrement dit, il est à la fois mort et vivant. Ce résultat, au premier abord absurde, nous prouverait toutefois une chose: l’état de l’objet quantique (ici un chat, mais cela peut aussi être un atome) ne préexiste pas à sa mesure. La mesure est donc problématique, car elle détruirait la possibilité d’états superposés.

Ce paradoxe pose ainsi plusieurs questions: la fonction d’onde décrit-elle la réalité, ou est-elle une façon de décrire la réalité, limitée par les connaissances de l’observateur ?Finalement, le réel est-il «déterminable»? Plusieurs propositions ont été formulées à ce sujet, parmi lesquelles se trouve tout d’abord la théorie de Broglie-Bohm, qui stipule que toute particule est accompagnée d’une onde guidant son chemin, appelée «onde pilote». Dès lors, le moindre élément du réel n’est qu’un enchaînement infini de cause à effet, si bien que la conception du monde qui en ressort est intégralement déterministe. Le physicien américain Hugh Everett a également apporté sa propre réponse, en repartant de l’expérience de Schrödinger. Selon lui, le chat ne se trouverait pas dans une superposition d’états (vivant et mort), car il y aurait en fait «deux» chats dans la boîte, l’un vivant, et l’autre mort, chacun faisant partie d’un univers différent. Dès que nous ouvrons la boîte, nous forcerions notre univers à se diviser en deux univers parallèles absolument identiques, à ceci près que l’un contiendrait un chat vivant, et l’autre un chat mort. Dès lors, la réalité et/ou l’observateur de cette réalité ne cesseraient de se dupliquer en permanence: c’est la «théorie des univers multiples».

Élégante, cette hypothèse s’inscrit là encore dans une approche déterministe, présupposant que les lois quantiques sont exactes et complètes. De fait, elles couvriraient TOUTES les possibilités, chacune appartenant à un univers parallèle. Une nouvelle question se pose: le chat mort dans tel univers est-il le même que le chat vivant dans un autre univers? Autrement dit, pouvons-nous nous réjouir du fait que, quoi qu’il arrive, ce chat vivra d’une façon ou d’une autre dans un univers parallèle? La théorie d’Everett ayant été largement critiquée par bon nombre de physiciens à partir des années 70, plusieurs explications au chat de Schrödinger sont apparues depuis, au premier rang desquelles nous pouvons citer l’observation du principe de «décohérence». Là où Everett présupposait une sorte d’«isolement» du système physique étudié, la «décohérence» montrerait au contraire que tout système, même microscopique, est toujours en contact avec son environnement extérieur. Cela expliquerait donc la perturbation de la superposition quantique, tout système, dans l’interaction qu’il a avec son environnement, évoluant vers un état «classique». Du coup, il n’y a plus besoin d’univers parallèles pour expliquer le fait que lorsqu’on ouvre la boîte, le chat est soit mort, soit vivant.

C’est ici que nous revenons à Devs. Dévasté par la mort accidentelle de sa fille, Forest, le fondateur de la compagnie de recherche technologique «Amaya» (nommée après sa fille), cherche à développer un ordinateur quantique surpuissant dont l’algorithme serait capable de calculer la cause de n’importe quel événement, passé, présent et futur, jusqu’à recréer le monde dans sa réalité visuelle et sonore. Si la réalité n’est qu’un enchaînement de cause à effet, alors la recréation informatique de ce même enchaînement a théoriquement la même valeur que la réalité. Forest pourrait ainsi retrouver sa fille décédée, en recréant artificiellement le passé. La réussite de son expérience est cruciale. En effet, se croyant en partie responsable de la mort de sa femme et de sa fille, la démonstration d’un univers déterministe le dédouanerait de toute culpabilité, ce qui est arrivé devant arriver de toute manière. S’en tenant à la théorie de Broglie-Bohm et au principe de décohérence (donc d’un univers «unique»), ses informaticiens peinent pourtant à accomplir son objectif, jusqu’au jour où l’un d’entre eux décide de suivre la théorie d’Everett. Le résultat est plus que probant, l’algorithme arrivant carrément à reconstituer la voix de Jésus Christ.

Pourtant, Forest reste de marbre. C’est dans un moment comme celui-ci que la série de Garland fait preuve d’une finesse dramaturgique absolument remarquable, dans la mesure où le dilemme auquel est confronté le personnage fait directement écho aux différents questionnements quantiques mentionnés plus haut. En appliquant la théorie d’Everett à l’algorithme, Forest n’est en effet pas sûr de retrouver sa fille Amaya, mais «une» Amaya, provenant d’un univers parallèle. Alors que le simulacre informatique ne lui posait jusqu’alors aucun problème, voilà que la possibilité de ne retrouver qu’une «version» de sa fille le bouleverse au plus haut point. Aussi borné soit-il, le magna de l’informatique doit pourtant se rendre à l’évidence: la théorie d’Everett fonctionne. D’ailleurs, la série ne cesse d’être ponctuée de séquences faisant apparaître les personnages dans leurs multiples «possibilités» (concrètement: un dédoublement des corps), que ce soit en termes de temps, d’espace, ou d’état physique de vie ou de mort.

De même, le vertige déterministe de la théorie de Broglie-Bohm s’incarne dans la série de façon très concrète, notamment au travers du genre du thriller, permettant d’une part de questionner la moralité des personnages (puisque il n’y a plus de libre-arbitre, peut-on tout se permettre, y compris de tuer quelqu’un?), et d’autre part de les réinventer. Personne n’a le monopole du bien et du mal, seules les visions du monde s’affrontent, certains y jouant le sens même de leur existence. D’où le fait que le personnage de Forest, magnifiquement interprété par Nick Offerman, soit si ambivalent, apparaissant tantôt comme un père endeuillé ne cherchant rien d’autre qu’à retrouver l’amour de sa fille, tantôt comme une espèce de gourou obnubilé par le fantasme du «big data». Tout est résumé dans le sens caché du mot «Devs», qui est moins un département consacré au développement technologique qu’un centre de surdoués payés pour trouver la fameuse «formule de Dieu» dont parlait José Rodrigues dos Santos.

Garland accompagne très intelligemment l’ambition démesurée (divine?) de son personnage par une mise en scène que l’on pourrait qualifier de monumentale, dominée par des plans larges, des prises de vues aériennes, des propositions architecturales ahurissantes, tantôt primitives (la statut géante d’Amaya) tantôt futuristes (le département Devs). Les personnages sont d’ailleurs souvent filmés dans une architecture incroyablement plus grande qu’eux (très rarement saisie dans son entièreté), si bien que leur conscience rationnelle et scientifique du monde, de l’infiniment grand à l’infiniment petit, s’exprime à l’image par un contraste entre leurs silhouettes parfois minuscule et l’étendue du paysage, naturel ou technologique, dans lequel elles évoluent. Comme dans Ex Machina et Annihilation, la technologie et la modernité tendent à se fondre dans la nature, à épouser ses formes, tout en affirmant la présence de ceux qui désirent connaître son mystère. Garland a d’ailleurs pu bénéficier de nouveau du travail remarquable de Rob Hardy à la photo et de Mark Digby à la déco, tous deux ayant déjà oeuvré sur ses deux premiers films. Enfin, soulignons l’importance cruciale de la bande-son, régulièrement ponctuée de brouhahas synthétiques sursaturés, qui participe également à cet effet de gigantisme, comme en écho aux super-structures que nous voyons à l’écran, et à l’emprise progressive de l’homme sur le monde qui l’entoure.

Comme un symbole de la maîtrise absolue des lois de l’univers par l’homme, le déterminisme est-il nécessairement angoissant? Lui-même partisan d’une approche déterministe de la physique quantique, Alex Garland arrive à ménager le vertige existentielle qui en découle, et livre, contre toute attente, un discours relativement optimiste, voyant finalement dans l’absence de libre-arbitre une possibilité de pardonner et de se pardonner à soi-même. De même, la conscience du déterminisme n’empêche en rien cette transcendance du coeur qu’est l’amour, platonique ou non, qui meut les deux personnages principaux du début jusqu’à la fin, et qui leur donne tout simplement envie de continuer à vivre, simulacre ou pas (si cette distinction fait encore sens).

Devs est donc une série passionnante, dans la mesure où elle arrive à exprimer par le récit des questionnements scientifiques et philosophiques complexes par-delà le bien et le mal, les rendant moins hermétiques du fait même qu’ils s’incarnent dans les émotions concrètes des personnages. Seul bémol: Garland part de la théorie pour arriver à son récit, si bien que ses personnages s’en trouvent parfois écrasés, précipités par un format paradoxalement limité en terme de temps, notamment lorsqu’il se déploie à une échelle plus intime. Mais c’est broutilles: le cinéaste britannique s’en tire haut la main, livrant avec Devs une proposition de science-fiction extrêmement forte.

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