Dans un cinéma français encore plus ankylosé que celui de nos jours, qui voulait voir un film comme Deux? Ou plutôt, qui était prêt? Personne sans doute. Sauf vous. Sauf nous.

Imaginez un peu le tableau. Après s’ĂŞtre remise sur le devant de la scène Ă  grand renfort de cinĂ©ma France 2 (Jacquot, Chabrol, Mazuy, Assayas: on frĂ´le la sieste du dimanche aprem), Zaza Huppert pousse tous les curseurs chez Haneke (La Pianiste, 2001). Un couteau dans le coeur, elle rĂ©affirme son trĂ´ne de zinzin hexagonale sans peurs sans reproches. C’est peut-ĂŞtre cet accès de dĂ©mence et ce prestige reconquis qui ont plongĂ© Deux, tournĂ© l’annĂ©e suivante, dans les abĂ®mes de l’oubli. Deux, magnifique chose monstrueuse et Ă©nigmatique, offerte entière Ă  notre diablesse rousse prĂ©fĂ©rĂ©e. C’est que Werner Schroeter, ce regrettĂ© dandy baroque, avait dĂ©jĂ  allumĂ© son feu intĂ©rieur dans Malina, adaptation insensĂ©e de Jelinek. Dans Deux, il fera mieux, ou pire c’est selon: un pur maxi best-of double cheese Zaza avec des frites et une maxi coupe de champagne!

DĂ©colorĂ©e et dĂ©doublĂ©e, Huppert est Ă  la fois Maria et Magdalena (hommage Ă  Magdalena Monctezuma, actrice fĂ©tiche du rĂ©alisateur?). Deux jumelles sĂ©parĂ©es Ă  la naissance dont les vies alternent silence de mort et dĂ©bauches secrètes. La mère, lointaine, volage, traverse le rivage comme un fantĂ´me rieur. C’est simple, on comprend tout et on ne comprend rien. Schroeter colle avec sa glue onirique une collection de souvenirs obscènes, joyeux et morbides, lancĂ©s aux spectateurs les plus vaillants, avec une candeur tenant aussi bien de l’asile de fous que de la cour de rĂ©crĂ©ation. Faut dire qu’en 2002, on ne rĂŞvait plus de ce cinĂ©ma libre; on l’avait enterrĂ©, exfoliĂ©. Schroeter s’en foutait, ranimant avec humour une poĂ©sie sauvage très allemande, oĂą les effets macabres de LautrĂ©amont (arbres de poupons Ă©ventrĂ©s et tueur fleuri) rencontrent les mousses lubriques de Jean Genet. Des tripots fols aux cimetières remuĂ©s, Deux est un film qui s’amuse ouvertement de son incorrection et de ses embardĂ©es grotesques, faisant palpiter la vie comme un opĂ©ra de bazar.

Et puis, c’est un film tout entier en cadeau Ă  Zaza, chaos dans chacun de ses gestes, usĂ©e jusqu’Ă  la lie et jusqu’au bout de ses cordes vocales faiblardes mais dĂ©glinguĂ©es, scènes après scènes (mĂŞme l’Ave Maria de Gounod y passe!): Zaza heroinomane, Zaza enterrĂ©e vivante (mais pas trop), Zaza gouinette Ă  la sauvette («Au lieu de faire des comparaisons comme notre amour est grand comme l’ocĂ©an, on devrait dire nous nous aimons de 22h Ă  23h»), Zaza collĂ©gienne, Zaza gĂ©nĂ©rale, Zaza ravaleuse de vomi, Zaza punkette de Marseille, Zaza danseuse et comble du comble du chaos: Zaza dĂ©vorĂ©e par un renard! Le tout bien entourĂ©e dans une sorte de mĂ©ga fĂŞte camp, une course Ă  la barjo comme on aime depuis la nuit des temps: Zazie de Paris, Bubulle Ogier, crazy Dominique Frot ou encore Arielle Dombasle, qui donne of course des cours de chants hilarants. Tout est folie, claques, voix dĂ©sordonnĂ©es et mouvements brusques. Tout est dingue et atroce, tragique et comique. On dĂ©guste.

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