Der Todesking, le second long métrage de Jörg Buttgereit, réalisé entre deux Nekromantik, s’impose comme un choc. Palme de sang pour sa mise en scène.

PAR ROMAIN LE VERN

Beaucoup ont connu Jörg Buttgereit avec Nekromantik, première fois provocante dans laquelle le cinéaste racontait une histoire d’amour nécrophile, convoquant un romantisme exacerbé – euphémisme – qui pouvait fasciner comme laisser sceptique. Depuis, pour des raisons injustes (on lui reproche une certaine prétention et on résume trop souvent sa carrière à ce coup d’essai très naïf, maladroit), Buttgereit semble ostracisé du circuit, peu ou pas reconnu, en marge de la marge. Le paradoxe veut d’ailleurs qu’il soit détesté par les amateurs du genre, rétifs à cette greffe horreur/auteur. Faux débat, extrêmement réducteur. Pour peu qu’on accepte de voir ses autres films, on découvre un cinéma viscéral, communiquant des sentiments d’autiste. C’est le moment de lui donner une seconde chance.

Der Todesking = sept chroniques d’une mort annoncée pour le plus grand plaisir des masochistes neurasthéniques. A priori, programme peu voire pas alléchant du tout, sauf peut-être pour une poignée de cinéphiles déviants. Et pourtant… En dépit de son caractère rédhibitoire, Der Todesking fait montre d’une audace et d’une invention dont sont dépourvus la majorité des films d’horreur actuels. Sans surprise, la description de l’humanité paraît si sombre qu’elle ne laisse poindre aucun espoir. On y retrouve la solitude, le suicide, le meurtre, les pulsions inavouables, le romantisme hardcore.

Produit par Manfred O. Jelinski, Der Todesking (le «roi des morts» en français) raconte une froideur impassible et une rigueur obstétricale les solitudes anxieuses de plusieurs personnages sur sept jours mortifères. Ils sont tous contaminés par le même «Todesking» (malédiction qui pousse au suicide), reliés par une lettre mystérieuse (écrite par une force supérieure?) responsable de ces désastres individuels. Le résultat peut évoquer les petits jeux des fragments du hasard si chers à un certain Michael Haneke mais le film est si dépourvu de dimension sociologique ou morale, si dénué de cette volonté théorique de dénoncer la violence des images (au contraire, il en jouit de cette violence), qu’il s’en éloigne assez.

Logiquement, on part du lundi pour remonter jusqu’au dimanche. Chaque jour est déterminé par la même issue fatale. Dans le premier sketch (celui du lundi), un homme rentre chez lui, téléphone à son supérieur hiérarchique pour démissionner, rédige des lettres mystérieuses, dépoussière son appartement et se suicide dans son bain. Son poisson, seule présence de cette débâcle existentielle, meurt simultanément. Dans le second (mardi), un homme loue un film dans une vidéothèque clignotant de références horrifiques plus imposantes les unes que les autres. Par hasard (ou presque), il tombe sur une vidéo anonyme où l’on peut voir des soldats torturer un prisonnier dans un camp de concentration et peint une croix gammée sur sa poitrine. Quand sa copine revient des courses, il la tue. Dans le troisième (mercredi), un homme et une fille se rencontrent dans un parc sous la pluie. L’homme raconte à la fille sa vie sexuelle catastrophique qui l’a amené à tuer sa femme. La fille sort un revolver pour le tuer mais l’homme le lui prend et se tue aussi sec d’une balle dans la bouche. Dans le quatrième (jeudi), des noms de suicidés défilent sur un pont d’autoroute. Dans le cinquième (vendredi), une femme, seule dans son appartement, observe un jeune couple dans un appartement voisin. Suite à un rêve étrange, le couple meurt. Dans le sixième (samedi), une jeune femme prend une caméra et un fusil pour fomenter un documentaire sur l’assassinat de spectateurs lors d’un concert rock. Dans le septième (dimanche), un homme seul dans un lit se cogne plusieurs fois la tête contre un mur, avec l’intention de se tuer. Un corps en décomposition sert de lien morbide entre les sketchs. Histoire d’ausculter le cadavre de l’humanité? Oui. Ou quelque chose comme ça.

Le fait que le film, tourné trois ans après la premier épisode des Nekromantik soit divisé en sept jours suicidaires n’est pas anodin. Il renvoie aux sept jours nécessaires à Dieu pour créer le monde. De manière ironique, Jorg Buttgereit répond à la création du tout puissant par la destruction, un univers sinistré où les humains agonisent silencieusement dans une inertie collective. C’est sa manière à lui de raconter la fin du monde. Friands de gaudriole, soyez-en sûrs, Buttgereit n’œuvre pas pour vous. Mais pour qui au fond? Ceux qui aiment les propositions extrêmes. Cible limitée? Oui, et alors? T’as un problème? Différents les uns des autres dans le traitement narratif comme visuel, les sept segments maintiennent la même intensité. Il ne faut pas traduire la lenteur ou le refus du bavardage comme des effets de style: cette rhétorique laisse le temps à tous les personnages de vivre une dernière fois avec leurs griefs et leurs sensibilités. Buttgereit interdit les débordements gores inutiles, ne cherche pas à séduire le teenager geek et préfère instiller un malaise mille fois plus puissant. Et en ce sens plus efficace. C’est dans l’attente du plan suivant, et donc du pire, que réside tout l’art de Buttgereit, cinéaste définitivement fâché avec tout ce qui peut ressembler aux normes. Avec le monde entier aussi, sans doute. Peu importe: on adore son film.

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