Rose bonbon, noir désir. L’adolescence est triste comme un morceau de Secret Service. Oh, Simone!

PAR ROMAIN LE VERN

Simone ne dort plus. Simone ne mange plus. Simone ne supporte plus son prénom, ses camarades de classe, ses amis, sa famille. Le regard hypnotisé, elle attend la lettre de son amour imaginaire : la pop star R qui n’a pas répondu à ses missives pleines de sollicitudes et de déclarations primesautières. Elle se persuade qu’une assistante de sa popstar détourne son courrier. Chaque jour qui passe sans réponse est un déchirement, une souffrance. Fourbue, entortillée dans ses draps, s’ébrouant comme l’adolescente s’étirant de sa fatigue d’amour, Simone imagine le temps d’une fugue que ses rêves deviennent enfin réalité, que R. la remarque parmi les autres fans attendant à l’entrée du studio, vienne à elle – et à elle uniquement – au moment de dispenser des autographes et qu’il s’aventure avec icelle dans une idylle torride. Comme on le sait trop bien, à cet âge ingrat, les illusions finissent par s’éteindre : Simone réalise que R. la considère comme une passade et, dégoûtée de réaliser que les stars sont des mortels goujats comme les autres, passe de la vie en rose bonbon au noir désir.

Le premier plan de Der Fan révèle le regard sous hypnose de Simone, aux aguets, attendant le facteur comme le messie. A l’époque, les notifications sur les réseaux sociaux n’existaient pas. Et ce regard fixant un ailleurs infini, cette musique qu’elle écoute à répétition dans son baladeur, cette présence de popstar qui se retrouve sur les posters décorant les murs de sa chambre, les coupures de presse ou dans la petite lucarne, un soir de projection fantasmatique, sont ce qui sauve Simone, ce qui la maintient en vie, ce qui lui permet de supporter un réel tannant entre les repas de famille, les cours au bahut et la promesse atroce d’une vie rangée après le diplôme. Le chanteur à minettes, lui, ressemble à un extra-terrestre: il est glacial et mystérieux, charismatique en faisant le minimum voire rien. On peut imaginer sans peine qu’une petite Gwendoline de 11 ans s’épuise dans son lit à attendre que son idole descende d’un poster, espérant que la vie ne fut aussi longue. Sinon, on remarquera que l’adolescence se vit aussi sinistre en Allemagne dans les années 80 qu’en Grande-Bretagne dans les années 70 chez Ken Loach (Family Life) ; ce qui fout au passage un coup de béquille à cette atroce nostalgie du «c’était mieux avant».

D’ailleurs, en parlant d’époque, il est fort possible que Der Fan ait pâti de la comparaison avec un autre film sorti un an avant, une trasherie ado sur le même mode «laissez-moi-être-une-ado-antipathique» : Moi, Christiane F., 13 ans, droguée, prostituée (Uli Edel, 1981). Ce qui explique le relatif anonymat assez injustifié de Der Fan, film surprenant à plus d’un titre. Accessoirement, s’ils racontent tous deux l’adolescence paumée, ils ne traitent pas des mêmes sujets tant Der Fan, comme son titre l’indique, parle d’obsession psychotique, de stalkeuse ultime, de cristallisation amoureuse. Si la trajectoire de Simone peut sembler inéluctable (de l’amour à la haine, il n’y a qu’un pas), elle n’en demeure pleine de surprises et de rencontres hostiles (un autostoppeur pervers avec son clebs) et moins (deux femmes en tenue d’Eve), surtout lorsque le doute est maintenu sur ce qui est réel et ce qui ne l’est pas. L’accomplissement du fantasme (Simone et la star s’épanouissent réfugiés dans un appartement blanc, nus, à l’abri du monde) survient après un évanouissement, propre à l’érotomanie.

Fan absolu de Douglas Sirk, le réalisateur allemand Eckhart Schmidt a dû comprendre ce que Simone a pu éprouver en rencontrant son idole le temps d’un documentaire (en V.O. Douglas Sirk: Ãœber Stars en 1980). Avec une incontestable virtuosité, il travaille le fantasme jusqu’à l’épuisement, capte sur les physionomies et les corps, donne une vision juste de l’exaltation qui confère à cet âge la sensation fugitive d’une existence “bigger than life”, instille un climat doux trompeur a fortiori pendant la fugue aux allures de relecture d’Alice au pays des merveilles pour adultes, avant de virer au cauchemar froid. Surtout, il épouse la conception du romantisme ado glamour à mort, vivant pleinement sa passion jusqu’au crime, jusqu’à la possession de l’autre, aux allures de lente dévoration.

Mineure au moment du tournage, la jeune Desirée Nosbusch, qui incarne la fragile Simone dans tous ses états, n’a pas froid aux yeux et se donne à fond dans les séquences les plus extrêmes. Sur le contrat d’époque, celle qui est devenue une célèbre présentatrice télé à la télévision teutonne et qui a joué chez les Taviani Bros (Good Morning, Babylon, 1986) avait accepté de tourner des scènes hot avec Bodo Staiger, chanteur du groupe électro-pop Rheingold et acteur très raide. Après avoir vu des images de ces scènes, publiées lors de la promotion, elle a essayé de faire interdire la sortie. Après un long procès ayant nourri la presse allemande d’alors, elle a finalement perdu et dû laisser le film sortir dans son intégralité. La petite histoire veut que Desirée Nosbusch et Eckhart Schmidt se sont réconciliés des années plus tard et même devenus super amis. Ce qui nous fait une belle jambe. Ce qui nous casse l’autre, c’est que le film a très certainement constitué une influence majeure pour nos cinéastes obligatoires achtung achtung, spécialisés dans la jeunesse qui-va-super-mal et le romantisme hardcore, évoquant aussi bien le Michael Haneke de Benny’s Video que le Jorg Buttgereit des Nekromantik.

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